René Barjavel
Cinéma total
essai
sur les formes futures du Cinéma
Les éditions Denoël
19, rue Amélie, 19
PARIS-VIIIe
Du
même auteur :
Ravage,
roman extraordinaire.
Le
Voyageur imprudent, roman extraordinaire.
En préparation :
Tarendol,
roman.
L’Arche
enterrée, roman extraordinaire.
Copyright by Editions
Denoël, Paris 1944
A la mémoire de Joseph PLATEAU, inventeur
du phénakistikope.
Chapitre
premier : VERS LE CINÉMA TOTAL
Le
cinéma est le seul art dont le sort dépende étroitement de la technique.
L'architecte, malgré les bétonneuses, peut encore bâtir en pierres taillées.
L'auteur de films ne peut plus, aujourd’hui, faire un film muet. Il ne pourra
plus, demain, faire un film gris, après‑demain un film plat.
Le
cinéma subit depuis sa naissance une évolution constante. Elle s'achèvera
lorsqu’il sera en état de nous présenter des personnages en ronde bosse,
colorés, et peut‑être odorants ; que ces personnages se libéreront de
l'écran et de l'obscurité des salles pour aller se promener sur les places
publiques et dans les appartements de chacun. La science continuera de lui
apporter de petits perfectionnements. Mais il aura atteint, en gros, son état
parfait. Cinéma total.
Le cinéma n'existe pas encore. Nos films
sont des esquisses a la mine de plomb. Déjà les procédés de couleur donnent
satisfaction. Le film gris profite de la guerre. Il se survit pitoyablement. La
paix signée, il sera balayé des écrans, beaucoup plus vite que ne le fut le
film muet.
La pratique de la couleur révélera des
défauts techniques. Ils seront attaqués et réduits un à un. A ce moment naîtra
le film en relief, qui rendra le film plat caduc. Des savants de toutes les
nations en cherchent, depuis longtemps, le secret. Ils tâtonnent. Ils sentent
la découverte au bout de leurs doigts. Elle se révélera partout à la fois quand
son heure sera venue.
Nos petits neveux étudieront Le Million, Scarface, ou l’Opéra de
Quat’sous, pour y chercher les origines de l'art cinématographique comme le
philologue se penche sur le texte du Serment
de Strasbourg. Ces vénérables documents leur inspireront un respect étonné
et leur feront mal aux yeux.
L'amateur de cinéma parle avec regret de
l'époque du muet, parce qu'elle se confond avec celle de son adolescence. Les
jeunes gens qui n'ont pas connu Judex,
ni Harold Llyod, qui n'ont vu ni Caligari,
ni Gösta Berling, ni Variétés, ni Les Mystères de New-York, ni Napoléon,
ni Tempête sur l’Asie lorsqu'ils
découvrent une de ces bandes à l'occasion d'une rétrospective, la trouvent
plutôt grotesque et s'étonnent de la mélancolie de leurs aînés.
Eux, pourtant, regretteront les brumes de
Carné, le visage de glaise de Gabin, le
jardin taché de lune des Visiteurs du
Soir et la pâleur de Garbo agonisante dans La Dame aux camélias.
S’il n'y prend garde, l'homme, à partir
de vingt-cinq ans, ne sait plus que
regretter. Il se classe ainsi, déjà, parmi les vieillards. Il ne faut jamais regretter. Le souvenir du passé doit
servir à préparer l'avenir, et non à considérer les nouveautés avec suspicion. Dieu nous garde de dire ou écrire, même octogénaire « de mon temps ! »
La science, par les forces qu'elle a
libérées, détruira un jour le monde.
Avant de le frapper, elle le construira merveilleux et terrible. Les machines arracheront l'homme à sa peine et
l'enchaîneront à mille besoins nouveaux. Elles feront
tout pour lui. Même choisir. Notre fils ne cherchera plus ses joies. Les joies
s'imposeront à lui. Il recevra et
n'aura plus à donner. Ainsi deviendra-t-il parcelle d'une masse passive,
femelle, que quelques hommes maîtres du monde, esclaves eux-mêmes de la
fatalité, brasseront et pétriront. L'individu s'effacera, se fondra dans la chair et l’âme collectives.
Quand viendra le jour de sa mort, il n'y
aura plus rien en lui à tuer.
L'artisan villageois qui sculptait la
porte d'une armoire possédait une
expérience de la beauté, un goût tactile et visuel de la belle matière et des formes agréables que ne possèdent déjà plus
l'ouvrier de l'usine Renault, ni le milliardaire emporté par l'express lift de
Rockfeller Center.
Mais le monde, pas plus que l'homme, ne
peut retourner à sa jeunesse. Ne regrettons pas ce qui n'est plus.
Laissons-nous au contraire émerveiller par ce que nous entrevoyons de l'avenir.
La route est magnifique qui conduit à l'abîme. Puisque nous ne pouvons reculer,
avançons d'un bon pas, et de bonne humeur. Jouissons de ce qui nous est offert,
avant de faire la culbute. Parmi les créations du monde de demain, le cinéma
total sera un des plus puissants moyens d'asservissement des hommes, à cause
des joies bouleversantes qu'il déversera sur eux. Ne boudons pas. Tendons les
bras...
L'amoureux mélancolique du muet a de la
peine à concevoir l'avenir du cinéma. Il admet le parlant comme un pis aller.
La couleur, le relief? Quelle horreur! Nous retournons au théâtre!...
Réflexe de gens qui ne savent plus
imaginer, mais seulement se souvenir.
Tournons notre visage vers ce qui sera et
conservons l'enthousiasme.
Notre jeunesse est pour demain.
Le cinéma, muet, était beau comme un
enfant qui joue au soleil. Le voici, maintenant, grand garçon aux joues pales,
à la voix qui mue. Il traverse son âge bête. Il change vite, comme ces fleurs
dont l'accéléré nous rend l'épanouissement visible. Nous qui avons aujourd'hui
trente ans, nous le connaîtrons bel adolescent, peut-être adulte.
Les personnages du drame, immenses,
jailliront dans la salle, ou sur la pelouse du stade, devant cent mille spectateurs
ouverts jusqu'au cœur. Les perspectives colorées s'enfonceront à 1’infini, les
architectures crèveront le ciel. Voici défiler l'armée des Croisades, dans un
fracas de fer, de jurons, de hennissements. Les chevaux sont hauts comme
Notre-Dame. Les gonfanons de cent couleurs claquent au vent des nuées. L'odeur
éternelle des armées en marche, crottin, sueur, cuir, nous frappe au visage. On
embarque. Voguent les galères, voguent sur nos têtes. Les rangs de rames nous
brassent, la mer nous roule, la tempête du désert nous suffoque, les épées
tranchent, nous éblouissent. Le sang nous tache. Nous hurlons la victoire...
Ce ne sera pas du théâtre.
L'état actuel du cinéma pourrait inspirer
des craintes pour son avenir. Les metteurs en scène ont été écrasés par
l'arrivée du son. Trop de richesses pour leurs mains de pauvres. Ils sont allés
chez l'épicier, ils ont aligné des pièces de vingt sous, et conservé le diamant
au fond du coffre. Dans le noir. A l'abri. N'éblouir personne.
Et nous avons entendu des conversations,
des conversations, des conversations. Avec, de temps en temps, quelques petits
bruits au sirop de musique.
Les auteurs de films ont un grand souci :
surtout ne pas s'éloigner de la réalité. Bien reproduire les moustaches de
papa. Et le bruit du morceau de sucre qui tombe dans la tasse, et celui du
moteur qui tourne, du canon qui crache l'obus, et tout ce que dit mademoiselle.
Parce qu’il en est ainsi, n'est-ce pas, dans la réalité! Patauger sans remords
dans 1’invraisemblance psychologique, étaler, prodiguer la bêtise, mais ne pas
quitter d'une semelle l'apparence de la vérité matérielle.
Les metteurs en scène de demain seront
tentés d'utiliser la couleur et le relief aux mêmes fins d'un vérisme plat. Ils
auront le pouvoir de reproduire des personnages à trois dimensions, d'agiter
des fantômes bavards absolument semblables à des êtres vivants. Pourquoi
feraient-ils un effort supplémentaire? Ce miracle technique ne suffira-t-il pas
à émerveiller les foules? Nous aurons des danseuses, un déluge de cuisses
rondes et roses, et de graves dialogues entre vieilles dames autour d'une tasse
de thé qui paraîtra vraie.
Mais la puissance même des moyens mis à
la disposition des auteurs de films les arrachera à ce pauvre réalisme.
L'esprit n'admet pas qu'un tracteur de dix tonnes soit mobilisé pour tirer un
chariot d'enfant.
La difficulté de la tâche opère une
sélection. Chaque découverte nouvelle offre au metteur en scène une occasion
nouvelle de se tromper. Les médiocres bientôt n'osent plus ou restent en route.
Un jour se révèle l'homme capable d'empoigner à pleines mains le prodigieux
instrument. Il appelle à lui tous les arts, les magnifie, construit leur
synthèse, la jette animée, vivante, à l'humanité.
Il a rejoint, par-dessus les siècles, le
temps des grandes épopées primitives. Il a atteint la poésie.
Le cinéma total est le moyen d'expression
du génie.
Chapitre
II : LE CINÉMA SONORE
L'homme n'est qu'habitudes. Non seulement
dans ses actions, mais dans sa façon de penser, de juger, de concevoir. Chaque
mot évoque par réflexe, dans son esprit, une image toujours la même. Cette
image est la clé d'associations d’idées dont le développement et l'intensité
dépendent du tempérament de l'homme, de sa santé, de sa culture. Cela constitue
sa pensée originale.
Qu'un mot vienne à acquérir un sens
nouveau, voilà notre intellectuel obligé de faire un effort énorme, de
renouveler tout le contenu des tiroirs de son magasin cérébral.
Le
plus souvent, il n'aura pas le courage de faire volontairement cette opération.
Il attendra que de nouvelles habitudes de penser chassent peu à peu les
anciennes. Il subira passivement cette relève, qui s'opérera sans intervention
de sa volonté. Quelquefois, même, il résistera, fermera ses portes sur ses
marchandises périmées, niera la réalité. Celle-ci devra s'introduire chez lui
par effraction. Quand elle aura pénétré, il l'admettra sans l'aimer, attendra,
pour lui porter quelque intérêt, qu'elle soit à son tour menacée de caducité.
L'histoire
du cinéma nous offre un exemple bien curieux de cette résistance au réel, de
cette paresse mentale. Lorsque l'art enfant prononça son premier mot, ce bruit
inattendu provoqua, dans le monde des esthètes et des théoriciens de l'écran,
une véritable consternation. On avait construit pendant vingt ans des théories
sur l'art muet. Allait-il falloir
tout changer? On préféra nier l'invention nouvelle. En France, les réalisateurs
désemparés, les producteurs méfiants, les intellectuels indignés, pour une fois
d'accord, refusèrent, pendant près de deux ans, de connaître le cinéma parlant.
La
revue Le Rouge et le Noir consacra,
en juillet 1928, un numéro spécial au cinéma. Les plus distingués metteurs en
scène et critiques du cinéma d'alors y collaborèrent. Nous trouvons au sommaire
les noms d'Abel Gance, Marcel L'Herbier, René Clair, Jean Epstein, Germaine
Dulac, les Allemands Karl Grüne et Zelnik, et Alexandre Arnoux, Poulaille,
Gilson, Moussinac, Théo Varlet, Charensol, Fernand Divoire, etc...
Pas
un de ces artistes, de ces hommes cultivés, n'écrit un seul mot sur le cinéma
sonore. Pourtant, depuis un an, il bouleverse la production américaine. Les
Warner Broth ont déjà sorti Les Lumières
de New-York, Le Chanteur de Jazz
et d'autres films plus courts. Ombres
Blanches, Hallelujah, et le
premier Broadway Mélodie sont en
cours de réalisation.
Ignore-t-on
encore en France cette révolution? Cela ne paraît pas possible. Mais l’art muet est une entité si bien
enracinée dans l'esprit de ces spécialistes que les vagissements du bébé américain
leur paraissent pure incongruité.
La découverte et le perfectionnement du
cinéma, non plus colorié, mais en couleurs, du relief et même de la télévision,
écrit Jean Epstein, prophétique, sont
choses probables et sans doute proches...
Mais
il ne fait pas la moindre allusion au parlant, qui, plus que proche, est déjà
là.
Nous
pouvons deviner pourquoi il invente la couleur et le relief qui n'existent pas
encore, et nie le bruit qui tente en vain ses oreilles. Le cinéma s'est adressé
pendant vingt ans uniquement à ses yeux ; il a pris l'habitude de laisser
son ouïe s'endormir dans les salles obscures et de ne travailler, en tant que
metteur en scène, que pour les yeux du spectateur. Le cinéma est devenu, pour
lui, définitivement, un art visuel. La couleur, le relief sont des éléments
visuels concevables dans le cadre de ses habitudes. Le bruit, qui s'adresse à
un sens nouveau, lui reste étranger. Le bruit est importun...
Ainsi
les artistes se laissent-ils dépasser par les événements. Et quand les producteurs
français, poussés par la nécessité, se décident enfin à risquer leurs capitaux
dans l'exploitation de l'invention nouvelle, ils font appel à des metteurs en
scène que ne gênent ni l'imagination ni le talent.
Les
artistes, décontenancés, perdent le peu de place dont ils disposaient encore
dans le monde du cinéma. Non seulement aucun d'eux ne montre devant le parlant
assez d'enthousiasme pour s'imposer, mais tous, ou presque, le considèrent avec
méfiance et regret. Ils voient ses défauts évidents, refusent de deviner ses
possibilités prodigieuses. Ils ne s'adaptent pas. Ils sont dépassés. D'Abel
Gance ne survit qu'une carricature. L’Herbier ne retrouve un peu d'audace qu'au
bout de quatorze ans. René Clair produira quelques films ravissants qui n'ont
demandé à la bande sonore qu'un minimum de collaboration.
Le
cinéma parlant débute en France avec Les
Trois Masques, La Route est belle,
Le Mystère de la Villa Rose, sous le
signe de l'imbécillité. Les hommes de talent éprouvé s'écartent. Les jeunes ne sont
pas encore formés. Sur le champ libre va s'ébattre la plus étonnante troupe de
gens sans honneur, sans goût et sans intelligence, qu'il soit possible de
rassembler. Et le jeune cinéma parlant, sali par eux, au lieu de devenir le
merveilleux athlète que nous attendions, tourne au giton et à la vieille fille,
radote, éructe et bavarde, bavarde, bavarde... Monologues, homélies,
plaidoiries, conversations, discours, causeries, commentaires, babillage,
roucoulades, allocutions, déclamations, parlottes, caquetage, chansonnettes,
romances, mélodies, grands airs, contre-uts, vocalises, rien de ce qui sort,
doucement ou à grand fracas, de la boîte à paroles que les hommes aiment à
faire fonctionner à la place de leur cerveau, rien de ces chuchotements ou de
ces hurlements ne nous a été épargné. Nous avons entendu des personnages dire «
Je m'en vais » quand ils s'en allaient, et que nous étions capables de le voir,
des amoureux chanter bouche à bouche au lieu de s'embrasser, des mourants
prolonger leur agonie pour placer quelques fleurs de rhétorique.
Et
les grincements du décor accompagnaient en sourdine tout ce bruit de salive.
Car, pour n’en pas perdre un mot, on s'était enfermé entre quatre planches. Le
déchet de la production est devenu considérable. On a adapté des quantités de
pièces médiocres ou mauvaises, et même de bonnes, qui sont devenues de mauvais
films. On a fabriqué des semble-opérettes, et des ersatz d'opéras et des
mélanges de comédies parlantes et chantantes. On a produit une marée de voix
qui a englué les écrans.
De nouveaux artistes se sont révélés.
Mais ils arrivaient trop tard. Ils ont dû lutter contre des années de mauvaises
habitudes imposées au public. Ces mauvaises habitudes les avaient pénétrés eux-mêmes.
Ils n'ont pas agi avec la liberté dont ils eussent disposé s'ils avaient
empoigné le parlant à ses débuts. Ils nous ont donné de bons films, parfois
d'excellents films, mais n'ont jamais fait d'excellent cinéma. Aucun metteur en
scène, d'aucune nationalité (1), n'a osé ou n'a su demander à la bande sonore
tout ce qu'elle était capable de donner.
Ce
n'est pas une raison suffisante pour accuser le parlant d'avoir fait
rétrograder l'art du cinéma.
Si,
au moment où votre enfant va prononcer ses premiers mots, quelque philosophe
sceptique venait vous dire en souriant : Il
va commencer à dire des bêtises. Coupez-lui la langue, acquiesceriez-vous ?
Il faudrait seulement vous efforcer de
lui apprendre à bien parler, et, pour cela, refaire votre propre éducation.
Dès sa première syllabe, le cinéma s'est
mis à délirer. Je l'aime trop pour désespérer de voir surgir l'artiste qui le
prendra à la gorge et arrêtera le débit de ses inepties. Chaque fois que je
sors, déçu, d'une salle obscure, je pense au soir où j'entendis, pour la
première fois, un film parlant.
(1) Nous ne jugeons pas
ici le Japon, dont la production, considérable, nous est presque totalement
inconnue.
J'étais
à I,yon pour quelques semaines. J'habitais une chambre surbaissée, gagnée au
moyen d'un plancher supplémentaire entre le rez-de-chaussée et l'entresol. Je
disposais d'un quart de fenêtre, d'un lit en faux-bois, d'une malle et d'une
cuvette sur une chaise. J'étais assez peu soucieux du confort pour m'y trouver
bien, à condition de ne pas tenter de me tenir debout. Au-dessous de mon
plancher grouillait un café à bicots, qui me rendait tout sommeil impossible
avant sa fermeture. Aussi dépensais-je la première partie de mes nuits à rêver
par les rues de la ville. Je regagnais mon gîte dans le brouillard des minuits.
C'était quelque part à l'est du Rhône, plus loin que la Guillotière, dans une
grande avenue triste dont je ne sais plus le nom.
Chaque
soir, je passais devant une des plus vastes salles de théâtre de la cité,
transformée depuis peu en cinéma. Tout Lyon s'y ruait, pour entendre et voir
les premiers films parlants. Un soir, je fus en mesure d'y entrer. Les nouveaux
propriétaires de la salle, deux élégants en souliers jaunes, surveillaient la
caisse, mains dans les poches et chapeau sur la tête. Je devinai qu'ils avaient
monté là une bonne affaire, que cette maison allait leur rapporter plus
d'argent que celles à gros numéros dont ils étaient jusque là spécialistes. Je
gagnai, par des escaliers usés, ma place au poulailler, tout en haut d'une
salle verticale, que les nouveaux tenanciers avaient jugé inutile de réparer.
Les papiers des murs pendaient en grands accrocs humides. Les fauteuils
perdaient leurs velours décolorés. Des ampoules de cabinet d'hôtel laissaient
couler sur ce décor une lumière jaune, insuffisante pour préciser le visage des
spectateurs. Du haut de mon perchoir, je regardais ce gouffre lamentable,
l'orchestre lointain, les balcons mités. La salle, bourrée de mille Lyonnais
silencieux, paraissait vide.
L'obscurité se fit sur cette misère et
nous vîmes et nous entendîmes La Route
est belle. L'histoire, d'une rare stupidité, servait de prétexte à
l'exhibition d'André Baugé. Celui-ci, en combinaison d'ouvrier au début, en
chapeau claque à la fin - changement de plumage qui symbolisait son ascension
sociale ! - chantait une demi-douzaine de chansons. La caméra nous
détailla le mécanisme de sa glotte. C'était un bon ouvrier du larynx. Nous
suivîmes, spectacle instructif, la montée des syllabes le long de son cou, nous
le vîmes les lécher, les arrondir, les tourner sept fois dans sa bouche avant
de nous les jeter au visage...
La
tête basse, grelottant un peu, je regagnai, à pas lents, mon lointain domicile.
Les gros pavés mouillés de brume luisaient à la lumière des becs de gaz verts.
Je pensais à ce que je venais de voir. J'étais trop jeune pour construire des
idées générales, mais assez pour posséder de la poésie plein le cœur et pour
m'attrister des erreurs. Dieu merci, en cela je n'ai point vieilli. Il m'était
facile de deviner que le film parlant s'engageait en courant dans un mauvais
chemin. Il allait devenir le film bavard.
Et j'écoutais, tout en marchant, les
bruits de la nuit, j'écoutais ce monde que les gens inattentifs ignorent, que
le cinéma aurait pu leur révéler, et qu'il allait systématiquement négliger.
Les
bruits évidents, d'abord, ceux qui font la mélancolie des heures obscures. Le
dernier tramway qui tinte, loin. Un train qui roule. Un chien affamé qui fait
rouler le couvercle d'une poubelle. Derrière une fenêtre, au rez-de-chaussée,
un homme ronfle. Je le devine gras et velu. Un couple rentre. Le pas de la
femme, pointu, pique le trottoir, celui de l'homme l'écrase. Ils marchent l'un
à côté de l'autre sans se donner le bras. Elle fait cinq pas quand il en fait
quatre. Le petit pas rattrape le grand, le dépasse, l'attaque de nouveau.
Un coup de vent froisse les arbres de
l'avenue, secoue un rideau de fer, se coupe en deux en gémissant au carrefour,
gronde un peu dans un couloir, sans insister, s'enfuit, s'éteint. Rumeur douce
des feuilles qui retombent à leur place.
Je
m'arrête, j'écoute mes propres bruits. J'entends les coups sourds de mon cœur,
le ronflement du sang pressé dans les virages. J'entends la faim faire des
bulles dans mes tripes.
Je
voudrais arracher le ciment qui me bouche les oreilles. Tant de cris, tant de
bruits, tant de chants, ne me parviennent pas! Cette maison qui dort en est pleine. Les meubles, les
planches s'étirent. La lézarde du mur s’allonge d'un millimètre. Le chat noir
traverse l’appartement garni de tapis. Il
a entendu, lui, il a entendu la souris grignoter un brin de laine. Au cœur
d'une pomme vermeille, dans la coupe en
faux argent, sur le chemin de table au crochet posé en travers du contreplaqué de palissandre, un ver mastique, ronge, creuse son chemin...
L'arbre grossit, fait éclater son écorce,
allonge l'extrémité de ses branches. Dans
la terre, entre les pavés, mille bêtes s'entre-dévorent. Et toutes ces étoiles, entre les cheminées, et sur cette
fenêtre ces graines qui germent dans un pot, pour quoi ne les entendons-nous pas?
Le cinéma va les entendre pour nous. Les
appareils hypersensibles des laboratoires écouteront à notre place les bruits
de l'univers trop ténus pour nos sens, nous les transmettront par la bande sonore
du film.
S’ils ne peuvent pas, non plus, les
entendre, tant mieux! C'est alors aux
poètes de les imaginer, de nous révéler le cri de joie de la fleur qui éclate au soleil, le chant de l'eau dans l'ouïe
des poissons, la cacophonie de la fourmilière. Aux poètes d'orchestrer le chœur de la forêt sous la tempête, le chuchotement immense des moissons,
le silence des foules épouvantées, le tumulte de l'inspiration dans la tête même de Beethoven.
Hélas, non seulement le cinéma n'a rien
imaginé des bruits inaudibles, mais il n'a même pas entendu ceux qui frappaient
ses oreilles. Le cinéma muet, en prenant
la parole, était devenu sourd.
Et comme ces vieilles commères sourdes
qui parlent seules, du matin au soir, à
leurs meubles, à leur chat, à la porte, aux passants, et qui ne cessent même pas de parler pour dormir, le
cinéma, depuis quinze ans, jette des nuages de paroles
à tous les vents du monde.
Des quatre éléments, dialogue, bruits,
silence, musique, qui composent la partie
sonore d'un film, le premier s'est seul développé Les bruits ont disparu, le silence a été définitivement oublié, et la musique s'est vue réduite à
quelques flonflons sirupeux,
orgeat, saccharine...
Cette enflure du dialogue eut deux
causes. La première fut la surprise émue du
public lorsqu'il entendit la voix de ses vedettes. Il lui sembla que ces chers grands personnages, jusqu'alors
aussi peu réels que les dieux de l'Olympe, prenaient pied sur terre, se
rapprochaient de lui. Et chaque spectateur reçut avec bouleversement la voix
tremblante de la star qu'un drame affreux traînait devant lui dans les pires
tourments.
Il fallait entretenir entre le public et
les acteurs cette sensation d'intimité, montrer aux foules les étoiles de plus
en plus proches, de plus en plus présentes. La parole contribuait grande ment à construire cette illusion. Elle
offrait également au metteur en scène cette facilité : la possibilité de
s'expliquer avec des mots. Une phrase remplaçait une scène. Autant de peine
d'épargnée. Et le dialogue, après avoir détruit les bruits, les silences, la
musique, commença de détruire les images.
Les hommes sont si bavards, tellement
habitués à parler à propos de rien, pour le seul plaisir d'entendre le bruit
qui sort de leur bouche, et se donner ainsi l’illusion qu’ils existent, ils
prononcent si volontiers tant de mots inutiles, que les mots se sont érosés,
sont devenus ronds et mous, ont perdu presque tout leur sens, n’évoquent plus
que des images jaunies, passées, de vieilles cartes postales rongées de soleil,
outragées par les insectes.
Mais dans une salle obscure, en face de
mille spectateurs béants, le mot clamé ou chuchoté avec une puissance
surhumaine reprend tout son pouvoir suggestif. Il pénètre dans les cerveaux des
hommes passifs réduits au silence, viole les sensibilités étalées, déclenche
les automatismes d'imagination.
C'est ce pouvoir brutal que les metteurs
en scène gaspillent et qu'ils font entrer en lutte, sans même s'en rendre
compte, avec la force émotive des images.
Les personnages se promènent sur l'écran
parce que leur présence est nécessitée, non plus par l'action, mais par le
dialogue. Ils se montrent pour se faire entendre. Ils expliquent la situation,
étalent en paroles leurs débats sentimentaux. Le spectateur ne voit plus que
leurs lèvres. Le décor disparaît à ses yeux. Autour des personnages en
conversation, le film se fige comme une sauce refroidie. L'imagination du
spectateur, devenu surtout auditeur, travaille sur les mots qu'on lui verse et
remplace les images de l'écran par celles que lui suggère le dialogue. Le film
projeté lui devient en partie invisible, remplacé dans sa tête par le film
imaginé.
Ce manque de coordination entre la parole
et l'image, cette guerre sournoise qu'elles se livrent, proviennent en grande
partie du fait que le dialogue n'est pas écrit par l'auteur du film, mais par
un spécialiste, qui le juxtapose à l'action au lieu de l’y incorporer.
Le dialoguiste, honnête homme, veut
mériter son argent. Son travail consiste à fournir tant de pages
dactylographiées. Une de moins, et le producteur s'estimerait volé! le
dialoguiste doit aussi soigner sa réputation, faire sa carrière. Son ouvrage
doit être remarqué. Aussi l'orne-t-il de mots d'esprit, de périodes à effet, ou
de phrases subtiles qui feront la joie des lettrés et affirmeront sa culture
quand elles seront éditées, en lettres noires sur papier blanc. Il ne lui
viendra jamais à l'esprit de faire taire les personnages quand ils n'ont pas
besoin de parler, puisque c'est justement pour les faire parler qu'on sollicite
sa collaboration.
La première réaction d'un metteur en
scène, quand on lui apporte l’élément parlant de son film, devrait être d'en
couper les trois quarts. Il est vrai que le reste ne signifierait plus rien, et
serait encore superflu. En réalité, le metteur en scène, après étude du
scénario et découpage, devrait, s'il ne peut écrire lui-même le dialogue, le
commander sur mesure : une phrase ici, trois mots là, une exclamation, un
juron, un soupir...
Le
cinéma n'a pas besoin de récits de Théramène et de parlotes avec la confidente.
Il dispose de l'espace et du temps nécessaires pour nous montrer ce qu’il veut
porter à notre connaissance
Le
cinéma est le seul art qui dispose du mouvement. La danse elle-même traîne à
ses chevilles le boulet de la pesanteur. L'inertie de la matière fige l'élan
des flèches de Chartres et du Discobole. C'est notre imagination qui continue
leur geste, dresse l'athlète épanoui, triomphant, et porte la pointe de la
cathédrale jusqu'au cœur de Dieu.
Le cinéma,
libéré de la matière, remplace et dépasse notre imagination. Il met en
mouvement l'immobile, nous montre l'Himalaya flottant comme une fumée, et la
sage plaine de Beauce soudain éclatée, roulée, emportée par la tempête. Il nous
révèle la danse des fleurs et le grouillement des cristaux. Il ralentit, pour
nous le rendre visible, le départ de l’obus, fait remonter le fleuve à sa
source et arrête brusquement, en plein vol, les quatre pattes crispées du
cheval au galop.
Le
mouvement est le moyen d'expression de l'auteur de film. Appliqué aux images,
il peut être fait d'immobilité, et aux paroles, de silence. Il n'est pas
forcément locomotive, diligence, poursuite, bagarre, clameurs. Il réside dans
la suppression des longueurs, la nécessité de l'image et du mot, l'introduction
imprévue et logique des nouveaux éléments du drame.
Un
seul personnage, enfermé dans une chambre au milieu d'objets immobiles, peut
nous donner l'impression de l'ouragan, et mille cavaliers lancés faire stagner
l'aventure si leur intervention est superflue.
Le
rythme réside dans la combinaison intime des images, des paroles, des bruits,
de la musique, et du silence. Dans cette harmonie, le dialogue occupe une place
stricte. Chaque phrase est utilisée non pour éviter des images, mais pour en
provoquer. Chaque mot, chaque parole fait rebondir l'action comme le claquement
du fouet jette en avant le cheval nerveux. L’image montrée et l'image dite
préparent mutuellement leur venue, avant de se pénétrer et de se confondre.
Le
dialogue, dynamique, n'est jamais narratif, ni descriptif lorsqu'il s'agit de
l’action. Il demeure cependant un élément essentiel de la peinture des
caractères : le ton et le débit de notre voix sont des traits caractéristiques
de notre aspect physique, de notre réalité psychique. Un tel, bavard, jette
sans interruption des phrases qu’il n'entend même pas. Tel autre, avare,
retient les syllabes, les lâche à regret. Celui-ci tente de dissimuler sa
vérité derrière un écran verbal sans intérêt. Celui-là tend ses mots comme des
appâts pour attirer à lui l'attention. Cet autre ne parvient jamais à trouver
ceux dont il a besoin, et s'arrête au milieu de ses phrases...
Nous
connaissons le caractère de nos proches autant par leur façon de parler que par
leurs gestes et leur visage.
Sur
l'écran banal, tout cela s'unifie. Les divers personnages parlent de la même
façon. Ils se sont partagé le dialogue en tranches. Chacun doit mastiquer sa
part. Ils ne prononcent pas leurs propres mots, mais ceux qu'on leur prête. Le
dialogue ne tient pas plus compte des personnes physiques que du rythme de
l'action. 0u bien la différence des caractères parlés se réduit à quelques
lieux communs : la jeune fille timide, le policier brutal, la vieille femme
bavarde, le bègue rigolo, le muet qui grogne, le Marseillais, le paysan adémaï.
Nous
connaissons, certes, quelques personnalités verbales très marquées, mais elles
sont dues au caractère ou au talent des acteurs et n'ont pas été conçues par le
metteur en scène ou le dialoguiste. Et ceux-ci en arrivent a cette facilité :
ils écrivent un film pour la voix de Raimu.
Non contents de négliger, chez leurs
personnages, l'élément physique du caractère qu'est la parole, les industriels
du film ont mis au point cette invention ahurissante d'absurdité : le doublage.
Ils font parler des maigres avec des voix de gras, des jeunes avec des voix de
vieux, des grands avec des voix de minuscules, n'importe qui avec la voix de
n'importe quoi. Un film doublé est un mensonge incohérent, du premier mot
jusqu'au dernier. Si le dialogue ne s'était enflé outre mesure, jamais le
doublage ne serait devenu nécessaire, car tous les peuples du monde auraient
compris, avec l'aide de rares sous-titres, les films français aussi bien
qu'anglais, allemands ou patagons.
Nous
en avons la preuve dans les salles qui projettent des films en version
originale. Quand l’œuvre est bonne, nous l'apprécions peut-être mieux que les
spectateurs de son pays d'origine. Nous assistons aux aventures d'étrangers qui
parlent leur langue étrangère, comme nous regarderions s'ébattre des animaux
poussant leur cri spécifique. La langue russe chantante, l'allemand rauque,
1’américaine nasillarde, contribuent à situer leur personnage à leur place
exacte du monde. Comment pourrions-nous admettre, dans la bouche des gangsters
de Scarface, la voix des mauvais
garçons de Montmartre?
Le dialogue précise non seulement le
caractère, mais l'activité sociale, humaine, des personnages. Voici le
politicien qui discourt, l'amant qui prononce de merveilleuses et banales paroles,
le commerçant d'avant-guerre qui débite ses politesses, et l'épicier
d'armistice qui jette son mépris à la face des clients affamés, voici l'enfant
qui chante faux, le malade qui délire... Ces éléments parlés ne doivent pas
plus tenir de place dans le film que les autres éléments descriptifs. L'homme
mange, parle, agit, dort, gesticule.
Or,
on nous le montre essentiellement parlant, et non point comme il parle dans la
réalité, ou comme il devrait parler dans la réalité transposée par l'art, mais
simplement pour venir à bout du dialogue. Machine à parler et non plus homme.
Cependant lorsque les jeunes filles de Mädchen in uniform appellent
« Manuella ! Manuella ! » tandis que nous voyons celle-ci gravir lentement
l'escalier du haut duquel elle veut se précipiter, quand les garçons du Chemin de la Vie appellent dans la
lumière de l'aube leur camarade mort, ces cris nous étreignent, parce qu’ils ne
sont plus bavardage mais manifestation puissante d'un sentiment.
Ainsi
le dialogue peut-il faire jaillir brusquement, du milieu des images, quelque
fleur de poésie ou de passion, que n’étouffent point de leur présence une foule
de mots inutiles.
Si nous tentions de nous résumer, nous
écririons :
Le
dialogue est bref, réduit aux mots nécessaires, et ne prend jamais la place des
images.
Il est intimement tissé avec celles-ci,
et ne leur sert point de doublure. Il décrit, non l'action, mais les
personnages dans les manifestations parlées de leur caractère et dans leur vie
sociale. Il ajoute sa propre poésie à celle du film visuel, sans que jamais
l’une et l'autre soient en contradiction ou en étouffante superposition.
Ainsi
son rôle devient-il extrêmement important, car chaque mot, indispensable, fait
balle. Les mots entraînent les images, les images entraînent les mots, et
l’œuvre court vers son dénouement sans pause ni longueur.
Le
dialogue jouant ainsi strictement sa partie, chacun des autres éléments du film
peut de nouveau entrer dans le jeu. Les images, délivrées d'un poids terrible,
reprennent leur importance première. Les bruits du monde ajoutent leur poésie à
celle des mots, des couleurs et des formes. Le silence se fait tout à coup,
pour permettre à la foule d’entendre sa propre émotion, ou parce qu’il est à ce
moment nécessaire que toute son attention lui jaillisse par les yeux. Et la
musique réhabilitée intervient en tant qu’élément dramatique. Elle collabore à
l'action, la provoque et la souligne, se mêle intimement au rythme général du
récit.
Tel
doit être l'emploi de la bande sonore. Ces règles nous paraissent des vérités
de La Palisse. Cela n'empêche point qu’elles soient négligées depuis quinze
ans.
Le film parlant, malgré quelques bons
ouvriers, qui manquent peut-être de courage ou sont trop mêlés au monde des
mauvais films pour n’en point partager en partie les erreurs, est devenu une
sorte d’hybride du cinéma et du théâtre, monstre tout en gueuloir, aux oreilles
d’âne et aux pieds de plomb.
Chapitre
III : LE CINEMA EN COULEURS
Un soir, vous arracherez les papiers
bleus, vous jetterez les volets claquants contre le mur, vous vous pencherez au
dehors à tant d’élan que la joie seule vous tiendra suspendu. Dans la rue
jailliront, des fenêtres, des portes, des vitrines, des soupiraux, des
lucarnes, des œils-de-bœuf, des trous de serrure, des pores mêmes du ciment,
cent millions de lumières délivrées.
Une brume palpitante de clartés en
mouvement flottera de nouveau au-dessus des villes meurtries, qui sentiront
leur chair bourgeonner pour des pousses fraîches. Toutes les villes danseront,
brandiront leurs lampes nettoyées vers le ciel enfin muet. Au-dessus de leurs
toits les feux d’artifices éclateront, s’émietteront en pierreries, en
poussières de soleil, rouleront dans les rues, dans les maisons, jusqu'au fond
des caves, et ne s'éteindront plus.
Ce
soir-là verra mourir, en même temps que nos angoisses, un monde gris.
Avec
la paix commencera le règne de la couleur. Les hommes, las d'avoir tant
dissimulé leurs flammes, se saouleront de torrents de volts, exaspéreront les
néons jusqu'aux cris de lumière les plus aigus. Ils poursuivront la fête en
plein jour, peindront leurs persiennes, nettoieront leurs façades, attacheront
des drapeaux aux becs de gaz et des nœuds de ruban au cou des arbres alignés.
Ils colleront sur les murs des affiches d'où la couleur ruissellera sur les
pavés. Les autos seront rouges, jaunes, bleues. Les jardiniers inventeront des
fleurs nouvelles. Les billets de banque auront l’air de confettis. La tuile
remplacera l'ardoise. Les hommes tailleront leurs vêtements dans des lainages
fleuris. Ils porteront des cravates pareilles à des coquelicots ou à des
soucis, et des chapeaux gorge-de-pigeon. Les femmes seront ce qu'elles ont
toujours été, arcs-en-ciel, bouquets. Malgré les obus et les coups de sifflets,
elles n'ont jamais éteint les lumières de leurs yeux et de leur chair.
La
douleur des veuves, des mères en noir, des enfants sans père, des hommes
démembrés, sera roulée, foulée par la grande joie collective. On glorifiera les
morts en d’immenses solennités palpitantes de drapeaux vifs. Pour les oublier
plus vite. La foule se soucie peu du malheur des individus.
La
couleur, ivresse nouvelle, envahira d'abord les écrans. L'agonie du film gris
sera brève. Il traînera quelque temps un reste de triste vie dans les cinémas
de province et les très pauvres salles des banlieues lépreuses. Puis les gamins
eux-mêmes ne le supporteront plus.
De l'écran, la couleur se glissera dans
les albums de famille. Le nouveau-né nu trônera au milieu de la page, tout rose
sur sa fourrure blanche. Papa fera photographier sa fille dans sa robe
bleu-pervenche à l'occasion de ses dix-huit ans. Et la vieille tante d'Angers
répondra par quatre pages de remontrances à l'envoi de la photo accompagnée
d’affectueuses pensées. Parce qu’elle aura vu sur l'épreuve que sa nièce se met
du rouge aux lèvres.
La
photographie et le cinéma pousseront l'imprimerie vers de nouveaux progrès. Le
lecteur s'irritera de voir son journal publier en noir un instantané extrait
des actualités en couleurs. Malgré les placards de publicité de couleurs vives,
son quotidien lui paraîtra triste. Les techniciens auront vite fait de lui
donner satisfaction. Déjà, les procédés de sélection directe permettent de
prendre une photo au millième de seconde, et d'obtenir, dans les quarts d'heure
qui suivent, les clichés de trichromie prêts pour l’impression.
La rotative capable d'utiliser ces
clichés pour le tirage des journaux à grande vitesse n’existe pas encore. Mais
déjà des ingénieurs en mûrissent les plans. Sera-t-elle offset ou typo, ou une
combinaison des deux procédés, ou un troisième ? Ce qui est certain, c'est
qu’elle existera, dans un délai plus ou moins long. Le premier quotidien qui la
montera dans ses ateliers publiera un reportage en couleurs de l'arrivée du
tour du monde aérien sans escale une heure après l’atterrissage. Le grand
journal sportif montrera le futur Pélissier enfilant le maillot vraiment jaune,
et la voiture du Bon Fromage en tête de peloton, avec le sourire de la vache en
couleurs naturelles.
Le
cinéma en couleurs est pour demain, la presse quotidienne en couleurs pour
après-demain.
La
couleur bouleversera l'esthétique du cinéma bien plus encore que sa technique.
Jusqu'aujourd'hui la matière première dans laquelle travaillait l'auteur de
film était la lumière. Dans cette matière plastique, au moyen d'oppositions de
plans éclairés et de plans sombres, de composition des gris avec les blancs et
les noirs, de contrastes et de dégradés, il modelait les visages et les
silhouettes de ses personnages, et les décors brumeux ou ensoleillés.
Or,
demain, les techniciens de la camera vont se trouver placés devant cette
nouveauté : sur la pellicule colorée, les différences d'intensité lumineuse se
traduisent par des altérations des couleurs. S’il veut retrouver sur l'écran
l'image exacte du studio, le metteur en scène devra supprimer les ombres,
répartir la lumière partout avec la même intensité.
Sinon
la caméra, dont la vitesse et l'ouverture seront réglées sur l'éclairage moyen,
donnera une image sous-exposée dans les parties sombres, et surexposée dans les
parties trop éclairées. La robe rose de l'héroïne deviendra brique dans les
coins obscurs, et mauve au plein feu des projecteurs.
Tant
que le hasard sera seul maître de ces phénomènes, ils produiront peut-être des
effets charmants, mais plus souvent des effets désastreux. Le chef opérateur et
le metteur en scène devront apprendre minutieusement comment une pellicule de
telle marque transforme les couleurs en surexposition et sous-exposition. Alors
seulement ils pourront commencer à jouer
de leur nouvel instrument.
En
attendant, nous verrons des films en couleurs sans ombres, sauf pour quelques
scènes très soigneusement préparées. Aux oppositions de valeur, de lumière,
succéderont, dans une lumière plate, des compositions de teintes.
Viendra
enfin le jour où les transformations des couleurs seront connues, cataloguées.
Ce sera sans doute à ce même moment qu'un nouveau procédé permettra de
reproduire exactement les teintes photographiées, quelle que soit l'intensité
de la lumière qui les frappe, et de les modifier et transformer à volonté,
comme on modifie la luminosité par l'emploi du diaphragme.
Dès ce moment, le metteur en scène
disposera, non seulement des couleurs évidentes étalées devant ses yeux, mais
encore de la gamme infinie produite par l'altération douce ou violente de ces
couleurs.
Il
est d’ailleurs fort à craindre qu'il se serve peu de ces prodigieux moyens. Il
sera tenté, une fois de plus, de se servir de la baguette magique pour hâter,
simplement, la pousse des navets. Il croira avoir fait beaucoup quand il aura
habillé sa vedette de dix robes différentes, et promené ses personnages parmi
des champs de tulipes et des couchers de soleil. Pour le reste, il s'en
remettra au décorateur, au costumier, au maquilleur. Il verra la couleur quand
elle lui crèvera les yeux. Comment lui demander de la faire jaillir des gris
qui la tiennent prisonnière ?
Il
se bornera à faire du réalisme, à peindre sur l'écran des tableaux pour
calendriers postaux. Déjà la publicité tonitrue « grands films en couleurs
naturelles ». Certes c'est un progrès par rapport aux couleurs peintes sur
pellicule. Mais ce progrès doit constituer un moyen et non une fin. Par «
couleur naturelle », entendons que l'auteur reproduit fidèlement la couleur
qu'il a choisie. Mais qu'il ne choisisse que des couleurs banalement étalées,
pour leur faire jouer dans le drame le rôle passif joué par elles dans la
nature est une trahison. Nous n'avons pas besoin de la caméra pour savoir que
le ciel est bleu, le pré vert et la robe rose. Le cinéma doit employer la
couleur moins comme moyen descriptif que comme élément dramatique et poétique.
L’auteur
de films disposera d'une possibilité extraordinaire, dont les peintres ont dû
rêver depuis le commencement du monde, et que l'art nouveau leur apporte enfin
: la possibilité de mettre la couleur en mouvement. En mouvement sur elle-même,
par ses Propres modifications et transformations, en mouvement dans l’espace, à
travers les décors et les personnages.
Imaginons
maintenant Les Visiteurs du Soir en
couleurs. Voici le diable qui arrive à la fin du banquet. Il s'approche du feu,
plonge ses mains dans les flammes. Et les flammes d'or deviennent vertes,
flammes de soufre. Un reflet d'enfer ourle les joues et les mentons des
convives. Ce gros seigneur gourmand est rouge, cet envieux couleur de safran,
ce lâche est blanc, ce veuf chagrin noircit, cet avare verdit. Seule la pure
fille demeure rose, couleur du ciel d'aurore. Cela dure une seconde, le temps
pour chacun de montrer quelle couleur de l'enfer il porte en lui. Le diable
retire ses mains du feu. Le sortilège est terminé.
Voici un drame. Un homme a versé le sang.
La couleur du sang l'accompagne. Dans ce vase, ce lys qu’il a respiré devient
pourpre. L'écran tout entier devient rouge lorsqu'il s'approche ..
Au petit matin gris, Roméo apparaît sur
le balcon de Juliette. Les deux amants ouvrent leurs yeux émerveillés sur la
campagne. Et les arbres fleurissent tout à coup, la couleur jaillit,
triomphante, du ciel, de la forêt, du fleuve, des champs.
Ces
trois exemples sont volontairement exagérés. Nous avons voulu simplement
montrer ce qui était possible. Il faudra employer ces procédés de façon plus
subtile. Mais les auteurs de films pêcheront plutôt, soyons-en certains, par
manque d'audace que par trop d'imagination.
Ils
nous montreront l'aile verte de la mésange, que nous connaissons tous, au lieu
de révéler a ceux qui l’ignorent qu'un arc-en-ciel luit sur celle du corbeau,
et que le visage d’une femme amoureuse est un bouquet palpitant et sans cesse
changeant.
Devant
la porte ouverte sur un univers nouveau, ils piétineront, hésiteront et
tourneront le dos aux horizons.
Mais
un jour le cinéma s'évadera des mains de ces médiocres et, en manteau
d’Arlequin, commencera une danse bélouissante.
L'interminable
générique s'allongera d'une ligne. En tout petits caractères, juste avant le
nom du concierge du studio, nous lirons : « directeur de la couleur », ou «
directeur artistique » : Untel. Cette ligne enflera d'un seul coup, parce qu'un
jour Matisse ou Dufy auront été sollicités par un metteur en scène. Ils
rateront d'ailleurs leur film. Habitués depuis des lustres à suggérer le
mouvement par des lignes immobiles, ils ne sauront pas s'adapter à la course de
la couleur à travers les images ; ils fabriqueront une succession de
tableaux figés, d'une seule fresque galopante. Le metteur en scène éperdu de
respect n'aura pas assez d'audace pour les bousculer.
Il
ne se gênera pas si son collaborateur est un jeune peintre inconnu. De leur
collaboration naîtra l'œuvre où mouvement et couleur seront enfin associés.
Toute une génération nouvelle d'artistes trouvera son moyen naturel
d’expression dans le cinéma. La toile magique de l'écran remplacera la toile
inerte abandonnée sur le chevalet. Des écoles se formeront. De grands
coloristes marqueront leurs films d'une telle personnalité que le public
reconnaîtra leur manière à la première minute de projection.
Pendant
des années on oubliera complètement le noir et le blanc, comme on a oublié le
silence depuis l'invention du parlant. Un novateur hardi les introduira un jour
au milieu des scènes colorées, et fera crier au miracle.
Chapitre
IV : LE CINEMA EN RELIEF
Un jour rayonnant de l’été de 1829, un
jeune professeur belge, Joseph Plateau, la tête orgueilleusement levée vers le
soleil, fixa le roi du ciel, les yeux dans les yeux, pendant vingt-cinq
secondes.
La rétine brûlée, il dut rester pendant
des semaines enfermé dans une chambre noire, et, quelques années plus tard, il
devenait entièrement aveugle. Mais, entre temps, il avait inventé le
phénakisticope, premier ancêtre du cinéma. Cet instrument au nom épineux était
un simple disque de carton. Sur une face était dessinée une série de
silhouettes représentant les diverses phases du mouvement d’un sujet :
acrobate, scieur, danseuse. Des fentes étaient percées dans ce disque. Il
fallait se placer devant un miroir, le côté du disque portant les dessins face
au miroir, faire tourner le disque, et regarder le déroulement des images à travers les fentes. On voyait alors le
scieur scier, la danseuse danser, et l'acrobate faire la roue. Le
phénakisticope mettait ainsi en évidence la persistance des images rétiniennes,
persistance que Plateau avait éprouvée aux dépens de sa vue, et dont la
démonstration allait rendre possibles tous les travaux qui aboutiraient,
soixante ans plus tard, au cinématographe des frères Lumière.
La
plupart des inventeurs qui cherchèrent à réaliser la synthèse du mouvement au
moyen de la photographie et d'instruments dérivés du phénakisticope
s'efforcèrent d'appliquer à leurs inventions le principe du stéréoscope.
Dubosc, Claudet, Wheatstone en 1852,
Desvignes, Czugafewicz en 1860, Shaw, Dumont, Sellers en 1861, Cook et Bonelli,
Humbert de Molard en 1867, ont décrit, fait breveter ou construit des
dispositifs appliquant la stéréoscopie au phénakisticope. Seuls Séguin en 1860,
Ducos du Hauron en 1864, n'utilisèrent que l'ordinaire photographie (1).
(1) Georges Potonniée. -
Les origines du cinématographe.
Ainsi,
avant même que le cinéma fût né, dans le monde entier on cherchait à le créer
en relief. De même, dès 1901, Gaumont inventait le cinéma sonore.
L'imperfection du procédé devait retarder de vingt-cinq ans la véritable
naissance de ce dernier. Un siècle presque s'est écoulé depuis la première
tentative de photographie animée en relief. Combien de temps devrons-nous
attendre encore pour voir les personnages du cinéma jaillir hors de l'écran ?
Peu importe. Ce qui est certain, c'est que nous les verrons.
*
*
*
Un
homme qui jouit d'une vue normale voit les objets en relief grâce aux images
légèrement différentes qui se dessinent dans ses deux yeux. Le mouvement, et
les différences d'intensité de couleurs entre les plans proches ou éloignés
contribuent à préciser cette impression.
L'objet
qui se déplace, soit vers l’œil, soit perpendiculairement au regard, se décolle
du fond du tableau ; et plus il s'approche, plus sa grosseur le rend
indépendant du reste de l'image.
Lorsque
la caméra se rapproche d'un personnage, tandis que celui-ci tourne légèrement
sur lui-même, ce personnage, dans un film en couleurs, apparaît presque en
ronde bosse. A mesure qu'il passe de l'arrière-plan au premier plan, ses
couleurs s'accentuent, se précisent, le détachent du fond qui s'estompe et
devient fade. Si ce fond est obscur et le personnage très éclairé, si le double
mouvement de la caméra et de l'acteur est bien réglé, l'impression du relief
peut être très grande.
Le
véritable cinéma en relief devra trouver un procédé plus radical. Les frères
Lumière nous ont montré, deux ou trois ans avant la guerre, ce qu’ils avaient
obtenu en essayant de recréer, pour le spectateur, la vue binoculaire. Un
cinéma des boulevards projetait leur film, réalisé d'après le principe des anaglyphes.
Deux images de couleurs différentes se chevauchaient sur l'écran. Une paire de
lunettes spéciales chevauchait le nez du spectateur. Ce ne fut qu'un bref
galop. Ce film ne fut suivi d'aucun autre, car l'effort d'accommodation demandé
aux yeux des spectateurs était considérable, et le résultat ne l'était point.
Les journaux nous apprennent régulièrement que Louis Lumière, admirable de
ténacité dans sa verte vieillesse, poursuit ses recherches et ne désespère pas
d'aboutir. Nous ne savons s’il envisage une solution nouvelle, ou s'il veut
seulement perfectionner son premier procédé. Dans ce dernier cas, son invention
serait déjà périmée, car les anaglyphes étant basés sur le principe de la
séparation, par les deux yeux, de deux images de deux couleurs complémentaires,
ils ne sauraient être appliqués aux images multicolores du cinéma de demain. A
moins que le positif et le négatif du film ne soient projetés en même temps.
Mais quelles lunettes devrait alors porter le malheureux spectateur ?
Maurice
Bonnet a inventé un autre procédé, très simple, de photographie en relief. Il
expose en permanence, dans les vitrines de son magasin parisien, des portraits,
des natures mortes, qui jaillissent hors de leur cadre. Et les hommes et les
femmes gris, ainsi projetés hors de la surface plane à laquelle nous sommes
habitués, nous surprennent par leur immobilité, et surtout par leur teinte
livide. Ils nous font l'effet de cadavres naturalisés, de momies conservées par
une merveilleuse recette, mais ayant perdu toutes les couleurs de la vie.
L'illusion
du relief est ici donnée par l'application, sur une série de photos prises avec
un appareil spécial, d'un verre composé d'une multitude de minuscules
lentilles. Ce procédé n.’est pas applicable au cinéma.
D'autres
savants cherchent, partout, dans tous les coins du monde. Celui qui trouvera le
fera par hasard. Car il s'agit de trouver quelque chose de tout à fait nouveau,
et non de partir d inventions déjà existantes pour les perfectionner et les
adapter.
Il
nous semble qu'on ne parviendra pas à une solution satisfaisante tant que le
cinéma sera 1’esclave de cette bande plate qui se nomme le film. Métamorphoser
une image plate en image à trois dimensions, même en la projetant sur un écran
sphérique, nous paraît non seulement difficile, mais illogique.
En
vérité, il faudra transformer directement en ondes les images des objets réels,
puis ces ondes en images virtuelles. Ces images seront matérialisées sans
écran, ou à l'intérieur d'un écran volumineux et transparent, peut-être même
immatériel, constitué, lui aussi, par un faisceau d'ondes.
La
difficulté sera l'enregistrement et la conservation de ces ondes. C'est
pourquoi nous pensons que la télévision, qui se bornera à transmettre des
images sans chercher à les conserver, bénéficiera du vrai relief avant le
cinéma lui-même.
De
toute façon, quel que soit le procédé qui le lui aura donné, le cinéma
disposera un jour du volume comme il dispose aujourd'hui du son et de la
couleur.
Qu'en
fera-t-il ? Les premiers réalisateurs qui utiliseront le relief s'amuseront à
donner aux foules le frisson de la surprise et de la peur. Sur les spectateurs
sagement assis dans leurs fauteuils, ils précipiteront des machines hurlantes,
des fauves enragés, des tempêtes.
Le
premier émoi passé, et le monde habitué à ce jouet nouveau, il faudra devenir
sérieux. Alors les commerçants qui sont les maîtres du cinéma mondial
réclameront des cuisses et des seins, car c'est encore ce qui attire le mieux
les clients, et comme on pourra les leur offrir en couleurs « naturelles », et
en relief « donnant tout à fait l'illusion de la réalité », il est certain
qu'ils se presseront aux guichets.
Et
le cinéma sera de nouveau engagé, par ses conducteurs, sur la voie du réalisme.
Car il sera trop tentant, trop facile, de reproduire la réalité telle qu'elle
est.
Pourtant,
chacun des progrès effectués par le septième art, s'il lui permet de serrer de
plus en plus près le réel, jusqu'à l'illusion parfaite, lui donne justement le
moyen de jouer avec ce réel, de se servir de ces apparences matérielles
trompeuses pour entraîner le spectateur dans le monde de l'illusion, de
l'illogisme, du merveilleux.
Le
relief jouera vraiment son rôle quand il sera utilisé pour transformer la
réalité solide en fantômes fugitifs, et les fantômes fabuleux en êtres réels.
Le
metteur en scène du cinéma total pourra pétrifier la tempête en vagues de
marbre vert, ériger en quelques secondes, par une formidable et magique
croissance, un tapis de mousse en forêt vierge. Dans son univers sans lois, les
palais pousseront comme des champignons, les villes se dissoudront en fumées,
les fumées deviendront granit. Des animaux, des hommes, des objets, le monde
entier et toutes ses créatures, et aussi tous les rêves, tous les êtres
ravissants ou horribles qui peuvent naître de l'imagination des poètes,
prendront corps devant le spectateur, grouilleront près de lui, autour de lui,
rutilants, bruyants, vivants, solides, et déjà disparus.
La
couleur deviendra matérielle, apparaîtra en blocs, en tourbillons, en voiles,
en volumes, en explosions. Tout le bleu du ciel coulera tout à coup dans l'œil
de la vierge. Du cœur d’une rose monteront des brouillards de printemps.
Le son prendra corps, les mots
éclateront, les fanfares se fraieront des tunnels dans le bronze, les trilles
du rossignol jailliront en feux multicolores.
Le relief donnera au cinéma total ses
ultimes possibilités, qui dépasseront les imaginations du surréaliste le plus
fou. Le metteur en scène sage les utilisera, non pour le plaisir gratuit de
délirer, mais dans le cadre logique et poétique de l’histoire qu’il voudra
conter.
Plus le vocabulaire du cinéma,
vocabulaire de sons, d’images, de couleurs, de volumes, s’enrichira, plus
l’auteur de film devra le soumettre à une syntaxe rigoureuse. Non pour
s’astreindre à un plat réalisme, mais pour entraîner la foule, grâce aux
apparences matérielles de la vérité, en plein cœur de la poésie.
Chapitre
V : LE CINEMA ET LES ONDES
Les hommes, trop nombreux malgré les
guerres, jailliront hors des nations civilisées. Ils conquerront les espaces
vides, irrigueront les déserts, raseront les forêts vierges, réchaufferont les
terres polaires. Votre petit-fils habite une des villes construites au cœur de
ce qui fut le Sahara. Parmi les jardins, les champs verdoyants, les vergers
arrosés de gracieux canaux, s’élancent les rubans d’or des autostrades. Un
aérodrome qui bourdonne, une énorme coupole percée de vingt portes monumentales
violemment éclairées, c’est tout ce qui désigne la cité. Les hommes se sont mis
à l’abri sous des kilomètres de terre. A l’abri des hommes. Les architectes ne
dressent plus leurs édifices à l’assaut des nues. Le ciel est l’ennemi. Des
puits formidables enfoncent loin de lui leurs murs étanches.
L'humanité, jaillie des cavernes, a voulu
maîtriser l'univers. Elle a libéré des forces de plus en plus puissantes, dans
l'espoir de les utiliser. Chacune de ces forces s'est retournée contre elle.
Les hommes commencent à soupçonner le sens du péché de connaissance. Ils se
sont repliés vers leur base de départ, ont cherché un dernier refuge dans le
ventre de leur mère la Terre.
Voici
la ville enfouie. Cent étages de rues superposées, entrecroisées, illuminées.
Ascenseurs, escaliers roulants, pistes mobiles, grouillement de millions
d'êtres aux joues pâles.
Plus
bas, c’est le quartier silencieux des usines sans fumée. Les machines tournent
seules. L’utilisation de l'énergie fabuleuse libérée par la désintégration de
la matière a arraché l'homme à l'esclavage du travail manuel. Les machines produisent
pour tous des richesses sans cesse renouvelées. Des appareils délicats les
commandent et les surveillent, eux-mêmes surveillés par d'autres. Quelques
milliers d'ingénieurs aux mains propres dirigent le tout. L'homme n'a plus rien
à faire. Pour lui éviter l'ennui, il a fallu organiser ses loisirs.
Instruction, distractions, cours, conférences, sports, lectures, théâtres,
cinéma, excursions.
Votre
petit-fils revient d'un voyage en Australie, en compagnie des dix mille
habitants du puits 71. Il a trouvé là-bas des villes pareilles à la sienne. Le
long du chemin, il n'a rien vu.
Le train stratosphérique voguait
au-dessus des nuées. Demain, il dispute le championnat obligatoire d'athlétisme
des hommes de quarante sept ans du trente-neuvième étage. Ce matin il est allé
nager dans le fleuve souterrain. Il s'est étendu sur la plage, parmi des
milliers de ses semblables. Des massifs de fleurs vives poussent entre les
stalagmites. Les amoureux gravent leurs noms sur les arbres de calcaire. Des
pêcheurs capturent à la ligne magnétique de grands poissons aveugles.
Ce
soir, il va au cinéma, avec sa femme et les trois enfants qu'il a eu charge
d'engendrer. L'aîné a vingt-cinq ans. Il va passer son certificat d'études.
Papa prépare le bachot.
C'est
mardi. La salle 71, la salle du quartier, contient dix mille personnes. Les
habitants du puits 71 reçoivent leurs tickets de cinéma chaque semaine, avec
leur emploi du temps, et leur part hebdomadaire de la richesse commune, en
monnaie périssable. Tout doit être dépensé dans les huit jours. Samedi
prochain, les billets tombent en poussières, et les pièces se liquéfient.
Voici
les dix mille du mardi soir installés dans d’admirables fauteuils pneumatiques,
aux dossiers inclinés, presque des lits. Ils viennent là toutes les semaines,
au même endroit, à la même heure. Ils ne peuvent aller dans une autre salle. Si
on le leur proposait, ils en seraient à la fois effrayés et scandalisés. Ils
ont oublié depuis longtemps le sens du mot choisir.
Un reportage aux usines de textile ouvre
le Spectacle. Des machines brillantes jaillissent des murs de la salle. Des
étoffes de toutes couleurs roulent à des vitesses folles entre les cylindres.
Les odeurs fades de la teinture frappent les narines des dix mille.
Voix
du reporter : « Au moment même où, dans les quatre cents salles de notre ville,
quatre millions de spectateurs m’écoutent, M. Dubois, ingénieur en chef des
usines de textiles, me fait visiter les admirables machines qui tournent nuit
et jour pour nous approvisionner sans cesse en vêtements neufs. N’oubliez pas,
chers spectateurs, que c'est grâce aux progrès de la technique des fibres
artificielles que l’humanité a pu s’affranchir de cette horrible coutume de nos
ancêtres qui consistait à porter le linge jusqu'à ce qu'il fût sale, et à le
laver, pour le porter encore. Imaginez quelle était l'affreuse corvée de nos
grand-mères... »
Les machines s'estompent, disparaissent.
Apparaît une buanderie à la mode de mil neuf cent cinquante, carrelée, nette,
propre. Une jeune femme en blouse blanche
dispose dans une machine à laver du linge froissé, ferme le couvercle, appuie sur un bouton...
« Heureusement, poursuit le reporter, les
femmes de notre temps sont débarrassées de
ce dur travail. Qui oserait aujourd'hui mettre une chemise ou un veston ayant déjà servi ? Grâce au progrès, chacun de
nous est, chaque jour, habillé de neuf. La semaine prochaine, nous vous
montrerons comment sont utilisés, par les services de la matière première, les
vêtements que vous jetez, tous les soirs, dans votre vide-ordures numéro
huit. »
Maintenant,
c'est le prélude du grand spectacle. Des ondes, des vagues de couleur naissent
et meurent dans l'air obscurci. Elles se concentrent, se concrétisent en une
boule lumineuse, au-dessus des dix mille couchés dans leurs fauteuils. Elle
devient blanche comme le lait, comme la neige, comme la pure lumière. Et la
douceur de sa blancheur descend dans les yeux des dix mille, leur envahit
l'âme. La boule grossit, tourne, s’enfle, s’ouvre lentement, s’épanouit en
fleur de lotus. Au cœur de la fleur est accroupi l'oiseau roch. Il se lève,
déploie ses immenses ailes, s’envole, fait trois fois le tour de la salle. Un
homme minuscule est accroché à une de ses pattes, plus grosse qu'un chêne
millénaire. Un grondement d’escadre aérienne fait vibrer l'air.
D’une
cabine au centre de la ville, un seul appareil envoie aux quatre cents salles
publiques, et aux millions d'appareils privés, le même grand spectacle historique
et féerique : Sinbad le Précurseur.
*
*
*
Sans
plonger aussi librement dans le futur, on peut prévoir quels bouleversements
apportera à la vie de l'homme la conjonction de ces trois techniques
aujourd'hui embryonnaires : la radio, le cinéma et la télévision. La rencontre
du cinéma et des ondes parait aussi fatale que celle de deux rivières qui
descendent vers la même vallée. De leur jonction naîtra le grand fleuve de
l’art nouveau. Les ondes porteront les images dans tout 1’espace. Les postes
récepteurs les concrétiseront à volonté. Il y aura des récepteurs d'appartement
pour le plaisir des familles, des récepteurs de poche grands comme votre
briquet, pour les gens en voyage, et des récepteurs à grande puissance, pour
l'organisation de spectacles destinés à des foules considérables, sur les
stades, sur les places publiques, ou dans les immenses salles de demain.
Cette
synthèse ne s’opérera pas sans difficulté. La télévision va faire des progrès
rapides. Après la présente guerre, des postes récepteurs perfectionnés seront
fabriqués en grande série. Mais ils ne recevront que des spectacles médiocres.
Il faut plusieurs mois de travail, de mise au point, de choix, et un nombre
considérable de millions, pour fabriquer un film qui dure deux heures. Un studio
de télévision, qui émettra ne serait-ce que dix heures par jour de spectacle
renouvelé, ne pourra pas se permettre le luxe d'une telle préparation. Les
émetteurs se transformeront en succédanés de théâtres, et nous montreront
toutes les vedettes et tous les répertoires des salles subventionnées. Ils
entremêleront ces spectacles poussiéreux de vues de plein air, d'actualités
sportives. Ils utiliseront tout ce qui ne coûte rien. Et, naturellement,
chercheront à projeter des films.
Non
moins naturellement, les compagnies capitalistes de production s'y opposeront,
car si le spectateur reçoit le cinéma à domicile, il ne passera plus au
guichet. Comment, alors, lui prendre son argent ?
Même si le cinéma devient une industrie
de l’Etat, celui-ci ne pourra pas distribuer gratuitement, sur les ailes du
vent, ce qui aura coûté tant d'efforts, et des sommes de plus en plus
considérables. Il devra trouver le moyen de faire payer le spectateur en
chambre.
Nous
aurons sans doute des postes munis de compteurs, où s'inscrira, en unités
nouvelles, la consommation que nous aurons faite de telle ou telle longueur
d'onde. Nous paierons à la Compagnie de Perception des Droits
cinématographiques, comme nous payons aujourd'hui à la Compagnie du Gaz ou de
1’Electricité. Et la C.P.D.C. répartira ces droits entre les producteurs de
films, ou les transmettra au Trésor public.
Avant
d’en arriver là, nous verrons sans doute bien des remous agiter le monde du
cinéma. La télévision, avant de se confondre avec lui, va le secouer à mort.
Bien
des gens préféreront recevoir à domicile un spectacle médiocre, plutôt que de
se déranger pour assister à la projection d’un film de meilleure qualité. Ainsi
la télévision, dès qu'elle diffusera largement ses mauvaises productions,
fera-t-elle une concurrence sérieuse au cinéma. La révolution du parlant, les
ruines qu'il accumula, les nouvelles fortunes qu'il fit surgir, seront
considérées comme des bagatelles quand la transmission des images par les ondes
bouleversera l’industrie du film.
Après
leur grand combat viendra enfin la fatale alliance de la télévision et du
cinéma, et nul ne pourra plus se défendre contre eux.
Le
cinéma à domicile, même taxé, ne remplacera d'ailleurs pas entièrement le
cinéma dans les salles. Il faut compter, en effet, avec le besoin qu'éprouvent
les hommes de se rassembler en grandes foules pour jouir ou pour haïr, avec le
plaisir qu'éprouvent les plus casaniers, les plus attachés à leurs pantoufles,
à sortir de temps en temps de chez eux. Les gouvernements encourageront toutes
les entreprises qui permettront d'agglomérer régulièrement les citoyens sous l'emprise d'une même émotion. Les
nouvelles facilités de transmission des spectacles seront mises à profit pour
enseigner aux peuples leur histoire vivante. Des fantômes de grands hommes
précéderont les cortèges commémoratifs. L'image de la Bastille repoussera
chaque quatorze juillet au cœur de Paris, et les jeunes habitants de la
capitale se mê1eront à leurs ancêtres pour la prendre d'assaut. Sur les champs
de bataille, des Bayards impalpables entraîneront les hésitants vers des fins
héroïques...
A
domicile, le cinéma total, un instant prisonnier du poste récepteur et de son
écran, s'en évadera pour se promener dans l'appartement. Le bourgeois, bien
empli par son repas, et emplissant bien son fauteuil, projettera l'image
virtuelle à ses pieds, sur le tapis, ou sur le champ clos de la table, ou
quelque part dans l'espace, entre le parquet et le plafond.
Un
tour de bouton de trop, un caprice de l'appareil, et l'image, traversant les
murs, ira se promener chez le voisin. Nous n'aurons plus à nous défendre
seulement contre les bruits, mais contre les visions intempestives. Des
insouciants laisseront leur poste crier les images. Dès l'aurore, un
radio-journal mal aiguillé fera danser son actualité sur notre édredon...
Les
grands centres de production des spectacles émettront pour le monde entier.
D’Hollywood, de Babelsberg, ou de la Victorine, à Romorantin, point de relai,
point de transport de bobines. La féerie ailée se jouera de la matière.
Que
seront ces ondes qui transporteront les images ? En quoi consisteront les
appareils capables de les concrétiser dans l'espace ? Nul technicien
d'aujourd'hui n'est capable de faire la moindre supposition à ce sujet, pas
plus que Léon Gaumont, qui, au début du siècle, synchronisait le phono et le
cinéma, ne concevait la possibilité de la piste sonore du film parlant.
Pourtant, les enfants d'après-demain
apprendront à l'école le fonctionnement des appareils dont nous n'imaginons
même pas le principe.
Quel
sera le nouveau moyen d'enregistrement et de conservation des images ? Une
seule chose nous semble évidente, c'est qu'il n'aura rien de commun avec le
film d'aujourd'hui et que la photographie n'y jouera aucun rôle. Il sera
peut-être basé sur la propriété que possèdent certaines matières de voir leur
texture interne modifiée lorsqu'on les soumet à l'action de certaines ondes. Un
spectacle de plusieurs heures se conservera sous un faible volume. Disque, ou
fil en bobine, ou sphère, ou feuilles reliées, il sera aisément maniable, et
permettra à l'amateur de conserver chez soi ses spectacles préférés, ou de les
emprunter à la cinémathèque du quartier, afin de les revoir et de les
réentendre, comme il relit un livre aimé.
Il lui
suffira pour cela de les confier à son appareil récepteur, comme il lui confie
aujourd’hui ses disques.
Telle
partie qui l'émerveille, il la fera passer cinq ou six fois de suite,
découvrant à chaque coup quelque beauté nouvelle dans le jeu des acteurs, la
composition des couleurs, le rythme de l'action, la poésie du dialogue, ou le
mouvement des volumes.
Alors,
le cinéma ne sera plus cette industrie qui produit des œuvres fugitives dont il
ne reste bientôt qu'un souvenir en quelques esprits.
Ses chefs-d'œuvre demeureront, comme
demeurent ceux de la littérature, de la peinture, de la musique. Ils seront
étudiés, enseignés, aimés. Et nul n'osera plus prétendre que le cinéma n'est
pas un art.
Chapitre
VI : LE CINEMA ET L’HOMME
Cet homme a peiné pendant six jours. Il a
dormi avec le poids du souci sur la poitrine, mangé en hâte de pauvres
nourritures, roulé dans des métros puants pour être à l’heure à son bureau, à
son usine, à sa boutique. Il a fait son travail avec conscience, tourné le même
boulon trois fois toutes les dix-huit secondes, souri aux clients grincheux,
aligné des colonnes de chiffres. Voici le septième jour. Le seul jour où il
soit vraiment à l’image de Dieu. Parce qu’il va, lui aussi, se reposer. Le
matin, T.S.F., journaux, bricolage, apéritif. L’après-midi, promenade en
famille, journaux du soir, T.S.F. pendant le dîner. Puis cinéma. Les enfants
couchés, il se rend au ciné le plus proche en fumant sans hâte une cigarette.
Sa femme trottine à côté de lui. Elle a mis son chapeau. Ils ne savent pas très
bien quel film ils vont voir. La concierge a dit qu'elle avait pleuré. Ils
entrent, ils s'installent. La salle est pleine. La lumière s'éteint. Cet homme,
sa femme, tous ces hommes, toutes ces femmes, vont maintenant devenir, pendant
deux heures, exactement ce que l'auteur du film aura voulu.
Au
théâtre, le spectateur assiste au spectacle. Au cinéma, il s’y incorpore. La
salle est noire, rien ne distrait son œil de la faible lumière qui s'agite sur
l'écran et vers laquelle se tend toute son attention. Les premiers accords de
la musique, les premières paroles prononcées le surprennent par leur force. En
quelques secondes, il s’habitue à ces chuchotements clamés, à ces soupirs de
montagne. Ces bruits sont à l'échelle de ces personnages, dont le visage
s'étend tout à coup sur plusieurs mètres carrés. Ces bruits, ces images forcent
toutes ses défenses, s'enfoncent en lui, le pénètrent, le possèdent. Il a vite
oublié ses soucis et ses rhumatismes. Il se colle à l'écran par les yeux et les
oreilles. Il s’identifie au héros de l'aventure. Il vit avec passion le drame
ou la comédie. Sur les milles visages plongés dans l'obscurité, se dessine la
même grimace de douleur ou le même sourire qui tord ou illumine le visage du
héros. Cet homme aux mains rapeuses, au dos voûté, aux traits froissés par
l'âge, cet homme oublie sa condition physique et sociale, devient jeune, beau,
conduit des autos longues comme des locomotives, distribue des mille francs de
pourboire, serre dans ses bras les plus belles femmes de la terre. A côté de
lui, sa femme grise, aux cheveux et aux seins tombants, aux pauvres mains usées
par les innombrables vaisselles, palpite d'amour pour ce jeune dieu, sourit,
flirte, coquette, se refuse, fuit, se donne, avance les lèvres pour le dernier, interminable, asphyxiant baiser.
Ainsi
les comédies cinématographiques, qui se jouent toujours entre personnages
dénués de soucis d'argent, permettent à tous les pauvres gens de la terre de
quitter deux heures par semaine leurs taudis pour des appartements aux murs
blancs, aux meubles bas couverts de fleurs, aux tapis de fourrure foulés par
des chiens de luxe. Une salle de bains piscine, un lit immense sur une estrade,
un escalier intérieur en marbre, qui conduit on ne sait où, un bar privé, une
table somptueusement dressée où les repas sont toujours interrompus, sont
parties obligatoires de ce monde de rêve.
La
ménagère qui a reprisé, avant de venir, les chaussettes de son mari, mis un
nouveau fond à la culotte du galopin, et ravaudé son propre caraco, abandonne
sa défroque sans forme ni couleur, abandonne sa triste chair sur son fauteuil
de balcon à sept francs cinquante, et s'introduit avec des rondeurs neuves dans
des déshabillés vaporeux, dans des robes de chambre ouatées, change de
tailleur, de chapeau, de manteau, de fourrure, toutes les cinq minutes, se
promène de bar en palace, de palace en plage, de wagon-lit en quarante chevaux,
de transatlantique en clipper. Tout le luxe du monde est si simplement, si
naturellement à sa portée !
Les
fabricants qui donnent en pâture au peuple harassé cette illusion hebdomadaire
savent bien ce qu’ils font. Ce monde qu’ils montrent aux travailleurs est si
loin du propre univers de ces derniers qu’il ne peut exciter chez eux nulle
envie, nulle rancœur, pas plus qu'un documentaire ne peut donner à un épicier
en pantoufles l'envie de faire le voyage des Iles-sous-le-Vent. C'est trop
loin, c'est inaccessible.
Mais
les humbles, en vivant les aventures, en partageant les émotions de héros
milliardaires, se mettent à éprouver pour eux des sentiments fraternels. La
femme de ménage plaint la richissime platinée qui souffre d'un amour contrarié,
et approuve son bonheur au dénouement. Le manœuvre fait le coup de poing avec
le fils du roi du pétrole, fonce avec lui à cent à l'heure dans les virages,
appuie du pied sur 1’accélérateur, bouscule le rival, dort auprès de la blonde.
L'étalage
invraisemblable du luxe dans le monde irréel du cinéma, au lieu d'exciter les
revendications populaires, les apaise, d'abord en faisant oublier aux pauvres,
pendant quelques instants, leur propre condition, en leur faisant vivre dans la
peau d'autrui une existence dorée dont ils ne sauraient pas, eux-mêmes, jouir,
même si on leur en donnait les moyens ; enfin en les persuadant que la misère n'est
pas toute chez les pauvres et que les mêmes souffrances se retrouvent dans
toutes les classes de la société.
Cette
emprise du spectacle cinématographique sur les foules, utilisée par les
compagnies capitalistes de production pour rendre le capital sympathique, n'a
pas été négligée par les gouvernements. L'U.R.S.S. et l'Allemagne nous ont
montré quel rôle pouvait jouer le cinéma dans l'éducation du citoyen.
Mais
il ne s'agit là que du cinéma enchaîné dans les salles, vers lequel le
spectateur doit se déplacer, qui lui demande un dérangement, un effort. Le
temps viendra où le cinéma, porté par les ondes, ira chercher l'homme chez lui,
le traquera jusque dans les plus lointains refuges. Le paysan des hauts
plateaux d'Auvergne, le gardien de phare, l'explorateur de l'Himalaya,
assisteront aux mêmes spectacles que les snobs de la capitale. L'homme aura
définitivement perdu sa solitude. Il ne pourra plus échapper à la propagande
totale. S'il ne peut ou ne veut acheter l'appareil récepteur, on lui en donnera,
on lui en imposera un. L’architecte l'aura scellé dans le mur de la maison,
l'ébéniste dissimulé derrière la porte du buffet, l'électricien combiné avec
l'éclairage indirect. Il n'existera pas d'appartement sans radio-ciné. Les
paysans se verront dotés d'un confort jugé pour eux indispensable et qui les
rattachera au cœur de la communauté. On leur bâtira des maisons
néo-folkloriques, on leur donnera l'eau courante, l'éclairage et la force
motrice électriques, un poste de cinéma dans la salle commune, et un sur chaque
tracteur, pour distraire parmi les sillons le laboureur. La fille du fermier ne
rêvera plus de venir à la ville pour y contempler le visage du jeune premier.
Elle trouvera celui-ci dans sa chambre à coucher.
Le
cinéma tissera entre tous les citoyens du monde les liens d'une présence
constante. Nul ne se sentira plus abandonné, nul ne se trouvera plus loin des
autres. Aujourd'hui, la radio porte la voix des hommes et leurs mensonges
jusqu'au fond des campagnes et des déserts. Demain, le visage qui prononce ces
mots sortira du mystère de l'inconnu. Les annonceurs des postes seront choisis
non seulement pour la chaleur de leur voix, mais pour la séduction de leur
sourire, le velouté de leurs yeux. Ils passeront entre les mains du maquilleur
avant de commencer leur journée de travail. Les tricheries actuelles de la
radio : rôle de Mélisande interprété par une outre septuagénaire en manteau de
fourrure et chapeau-turban, ne seront plus possibles. La technique de la
télévision supprimera certaines supercheries, mais en fera naître d'autres.
Puis le cinéma total, avec ses truquages, son monde fabriqué, avec la danse de
ses chants, de ses couleurs, de ses volumes, assiégera l'individu.
Ses personnages porteront l'illusion au
cœur de chaque foyer, donneront au mensonge, ou à l'argument, toutes les
apparences matérielles du réel. L'homme, assailli par toutes les brèches de ses
sens, ne songera même plus à se défendre. Le cinéma lui présentera tous les
jours, en spectacles fort bien montés, l'idéal obligatoire, rutilant de
couleurs, grouillant de rondes chairs savoureuses, ronronnant de suaves
mélodies.
L'homme,
ainsi incorporé de plus en plus à la communauté, perdra jusqu'à la moindre
velléité d'individualisme. La pensée de la masse sera à chaque instant à la
disposition du pouvoir central, qui la fabriquera, l'excitera, l'apaisera,
selon les nécessités.
Si
le cinéma n'est pas entièrement nationalisé, il sera en tout cas,
obligatoirement, surveillé de très près par l'État. Plus ses moyens techniques
se développeront, plus son emprise sur l'individu et la masse grandiront, plus
il sera nécessaire, pour le Pouvoir, de contrôler cette influence. Il ne pourra
pas, sous peine de catastrophes, laisser des trusts privés disposer à leur
guise de ce formidable moyen d’action sur l'âme de la nation.
Si
nous nous plaçons au seul point de vue de l'art, la nationalisation de
l'industrie cinématographique ne nous parait ni particulièrement souhaitable,
ni excessivement redoutable. Les ministres et les hauts fonctionnaires remplaceront
les producteurs. Il y aura parmi les uns, comme il y avait parmi les autres,
des imbéciles et des gens intelligents. Les artistes devront, comme ils l'ont
toujours fait, se battre pour obtenir la possibilité de mettre au monde leur
rêve. La lutte qu'ils auront à mener contre les bureaux ne sera ni plus ni
moins dure que celle qu'ils devaient soutenir contre les industriels, leurs
maîtresses, les vedettes stupides à commanditaires, et la censure des
distributeurs. Peut-être même le budget de l'État permettra-t-il de doter une
grande entreprise artistique d'une quantité de millions qu'un producteur, même
hardi, n'eût jamais osé risquer.
Souhaitable
ou non, cette nationalisation, ou tout au moins, cette direction du cinéma par
l'État, nous paraît inévitable.
Déjà
réalisée ouvertement dans les nations totalitaires, elle l'est plus ou moins
dans les démocraties actuelles, par l'intermédiaire des censures ou des
influences occultes.
La
guerre des ondes qui sévit aujourd'hui dans le monde sera rendue impossible
bien avant l'avènement du cinéma total. Les moyens de brouillage se
perfectionneront. Il sera un jour possible de dresser autour d'une nation des
barrières d'ondes qui ne laisseront rien passer des images ni des bruits venus
de l'étranger.
Ces
barrières pourront-elles s'abaisser devant un accord universel ? Ceci n'est
plus du domaine du cinéma. Mais, de toutes les hypothèses que nous avons
jusqu'à présent examinées, c'est bien celle qui nous paraît la plus
invraisemblable.
Chapitre
VII : LE CINEMA ET L'ACTEUR
Quand
nous revoyons, dix ans après, tel chef-d'œuvre de l'écran, nous éprouvons la
même surprise qu'à retrouver, les tempes grises et le visage las, un compagnon
qui demeurait, en notre souvenir, brûlant des feux de la jeunesse. Le film a
vieilli. Et l'émotion que nous éprouvons à le revoir est plus un regret qu'un
plaisir. Il a vieilli, non seulement parce que les décors et les costumes
l'attachent aux modes fugitives de son époque, non seulement parce que la
technique s'est perfectionnée, ou que tels effets qu'il inaugurait sont
aujourd'hui rebattus, mais aussi, et principalement, parce que le jeu des
acteurs ne nous touche plus et nous semble même, parfois, ridicule.
Le
jeu des acteurs de l'écran a curieusement évolué, depuis Méliès ou le « Film
d'Art ».
Les premières bandes nous montrent des
individus qui gesticulent, grimacent, ouvrent la bouche pour prononcer
intégralement des paroles que nul n'entend. Ces acteurs, pour la plupart pris
au théâtre, non seulement conservent leurs jeux de scène, mais craignant de
n'être point compris parce que point entendus, exagèrent leur mimique et les
mouvements de leurs membres, que le rythme de la pellicule accélère encore.
Ces
premiers acteurs du cinéma naissant se comportent à l'égard du spectateur comme
des personnes normales parlant à des sourds. On a l'impression qu'ils doivent
crier devant la caméra, dans l'espoir d'arriver à franchir ce mur de silence.
Rapidement,
leur jeu va s'affiner. Ce n'est plus à la technique du théâtre ordinaire qu'ils
font appel, mais à celle de la pantomime. Les attitudes remplacent la
gesticulation désordonnée. Une main sur le cœur marque la surprise ; la
tête basse, les épaules écroulées sont signes d'accablement. Au comble de la
douleur. l'héroïne tombe sur une chaise, tête renversée, bras ballants,
évanouie. Le traître s'avance en rasant les murs et se frotte les mains pour
marquer sa cautèle. Le héros bombe le torse et part au combat en soulignant
d'un énergique mouvement du menton sa détermination de vaincre ou de mourir.
Les jeux de physionomie sont aussi élémentaires et non moins excessifs. Un
froncement de sourcils trahit la colère. L'effroi écarquille les yeux de
l'ingénue menacée par le bandit horriblement grimaçant. Un « divin sourire » de
bonheur marquera sur ses traits le dénouement heureux.
Cependant
le cinéma s'évade de sa première chrysalide, devient enfin cet « art
muet » qui donne la vie chaque semaine à un nouveau chef-d’œuvre.
Le
jeu des acteurs s'est de nouveau transformé. Les attitudes ont été laissées au
magasin des vieux accessoires. L'acteur n'ouvre plus la bouche que pour jeter,
par-ci par-là, un mot bref. Ce sont des personnages muets, aux lèvres closes,
qui s'affrontent. Mais ce que la langue ne peut dire, c'est le visage qui va l'exprimer.
Il est devenu la vedette. Chaque intention, chaque pensée de l'acteur sera
devinée par la caméra à travers la peau des joues et du front. Plus de
crispations excessives. Ce sont des frémissements, des tics imperceptibles, des
rides minuscules, qui vont traduire les débats intérieurs. Mais ces moindres
changements de la topographie d'un visage, l'écran les étale sur les énormes
tartines des gros plans. Si l'acteur n'exagère plus le travail de ses muscles
faciaux, c'est le metteur en scène qui insiste longuement sur la discrétion de
ses interprètes. Il nous souvient d'un film américain dont le héros était un
vieillard paralytique. C'était provoquer la difficulté que bâtir un drame
autour d'un acteur immobile. Le metteur en scène gagna la partie. Il nous
montra de vingt façons le visage figé du malheureux allongé dans son lit. De
face, de profil, de trois quarts, en vue rasante. en plan, en élévation, du
coté du menton, du côté droit, du côté gauche, en panoramique, en petit, moyen,
gros, énorme plan. Dans ce visage, seuls les yeux vivaient, pour traduire le
drame intérieur qui bouleversait l’âme du malade. Le metteur en scène et
l'acteur réussirent là un beau duo de virtuose. La salle pleurait.
Ainsi
l'acteur de cinéma s'était-il entièrement détaché des traditions de la scène.
Il avait créé un art particulier, aussi éloigné de la pantomime que du grand
opéra ou de la tragédie. Il souffrait, aimait, triomphait sans mots, presque
sans gestes, uniquement avec les muscles de sa face. Chacune de ses émotions,
si elle marquait légèrement son visage, y demeurait longtemps attachée. Il
fallait donner au spectateur le temps de comprendre. Et le grossissement de la
caméra transformait ces murmures de la chair en clameurs. Nul ne pouvait s’y
tromper. Le langage nouveau était compris de tout le monde.
C'est
alors que fut inventé, mis au point et lancé le film sonore.
L'acteur
de cinéma, qui pendant vingt ans s'était appliqué à oublier la parole, à parler
avec ses mains, son front, son nez, ses lèvres closes, mais surtout pas avec
son larynx, se voyait d'un seul coup obligé d'oublier toute cette technique
lentement élaborée, pour en revenir à la simplicité brutale du mot proféré. Il
lui suffisait de dire « J’ai mal », au lieu de faire une grimace de
vingt-six mètres. La belle lenteur du film muet était morte, la caméra
s'éloignait du visage qui n'avait plus besoin de se montrer si éloquent.
Ce
fut un changement de technique si brusque et si total, que presque toutes les
vedettes du muet, incapables de s'adapter, disparurent. Et les metteurs en
scène commirent une erreur inévitable: ils allèrent solliciter des acteurs qui
avaient gardé l'habitude de parler, ils allèrent chercher leurs nouveaux
interprètes au théâtre.
Au théâtre, l'acteur se trouve loin du
spectateur. Pour être entendu, compris, il a besoin de jouer avec tout son
corps, de parler avec sa voix pleine, d'exagérer l'ampleur de ses mouvements et
de donner aux mots qu'il prononce le maximum de sonorité. Lorsqu'il se tait ou
demeure immobile, il doit le faire au paroxysme. Même dans la comédie de
boulevard, il est un danseur et un ténor. Le spectateur le voit rapetissé par
la distance, le visage voilé par l'éloignement. Pour retrouver la taille plus
qu'humaine que doit être la sienne, pour demeurer présent, pour s'imposer, il
doit faire appel aux vastes attitudes de geste et de parole ; il ne franchit la
rampe qu'au prix de cet effort qui le hisse au-dessus de son naturel.
Au
cinéma, ce sont l'écran et le diffuseur qui se chargent de cette transposition.
La taille de l'acteur est doublée sur la surface blanche, son moindre soupir
s'entend à trois cents mètres. Le spectateur suit le drame à travers un
microscope. Chaque détail est grossi cent mille fois, isolé, arraché au décor
et présenté en pointe d'épingle. Une main qui tremble, une larme qui coule,
invisibles sur la scène, emplissent ici toute la salle. Ce sont les instruments
qui exagèrent. L'acteur, lui, doit s'astreindre à une discrétion absolue.
Pendant
les prises de vues, l'œil et l'oreille de la caméra s'accrochent à lui, le
découpent en morceaux de gestes et de paroles, le dissèquent, l'absorbent
entièrement par fragments précis.
Non
seulement, de ses expressions de joie ou de douleur et des mots qu'il prononce,
rien n'échappera au spectateur le plus éloigné, mais la caméra révélera même
ses intentions, ses hésitations, le fouillera jusqu'aux tripes, jusqu'à l'âme.
L'acteur
ainsi dépecé est servi au spectateur béant qui l'absorbe. L'acteur se fond dans
le spectateur, et le spectateur se confond avec l'acteur au point d'imiter
inconsciemment, dans le noir, ses jeux de physionomie, et de croire qu'il vient
de prononcer lui-même les mots de haine ou d'amour.
Pour
que la communion, entre l'un et l'autre, soit totale, il faut que l’acteur ne
passe jamais outre le naturel et la vraisemblance. Comme la caméra grossit tout
ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, il doit presque laisser le soin à cette
mécanique ensorcelée d'achever ce qu’il a seulement esquissé. Alors que
l'acteur de théâtre exagère ses effets, force ses attitudes, l'acteur de cinéma
doit au contraire rester autant que possible au-dessous du naturel. La
discrétion de son jeu parlé ou mimé doit être telle qu'elle l'amène à un
ralentissement de son rythme habituel de vie, à un apaisement de ses traits, à
une grande tranquillité d'élocution.
Ses
sentiments intérieurs seront d'autant mieux saisis et traduits par la caméra
qu'il les montrera moins. Chaque fois qu’il essaiera de les extérioriser, il
risquera de tomber dans l'exagération et le ridicule. Cela est si vrai qu'on a
vu des auteurs de films rendre pathétique le visage d'un acteur stupide, qui
n'exprimait absolument rien, alors que de grands acteurs de théâtre, venus au
cinéma avec leurs habitudes de la rampe, faisaient rire au milieu du drame par
leurs grimaces, leurs gestes faux et leurs intonations tragiques.
L'invention
du parlant a obligé l'acteur de cinéma à modifier une fois de plus sa
technique. Il a dû abandonner les jeux de physionomie comme principal moyen
d'expression, et s'éloigner de la caméra, car on avait moins besoin de voir son
visage dès l'instant où sa bouche s'ouvrait pour parler. Il a du apprendre à
n'insister sur rien, ni sur les mots, ni sur les gestes, à s'effacer de plus en
plus devant les instruments inquisiteurs. Ainsi, depuis l'invention du cinéma,
et à mesure que la technique de ce dernier s'est perfectionnée, l'acteur s'est
vu amené à une simplicité de jeu de plus en plus grande, qui lui demandait, à
chaque palier, une plus grande intelligence et une plus absolue maîtrise de
soi.
Certains
acteurs de théâtre, tout d'abord insupportables au cinéma, se sont peu à peu
adaptés. D'autres, excellents à la scène, deviennent à l'écran leur propre
caricature.
Tous
ceux qui ont débuté à la scène, même les plus souples, ont gardé l'empreinte de
leur formation première, et cela n'a pas peu contribué à aiguiller le cinéma
dans une fausse voie. En allant chercher pour la deuxième fois ses sujets et
ses interprètes au théâtre, le cinéma retombait en enfance. Il n'a pas encore -
en France tout au moins - regagné ce temps perdu. Il s'attarde entre les
décors, il bavarde, il fait la cour aux vedettes, pendant que surgit au grand
air un printemps qu'il ignore. Et le public, travaillé par la publicité, prend
l'habitude d'aller voir tel ou tel acteur, sans s'inquiéter de la qualité du
film qu'il interprète.
La
vedette a d'ailleurs été, depuis l'invention du cinéma, un de ses principaux
fléaux, et, semble-t-il, le plus constant. Les cachets que réclament les grands
acteurs, ceux qui « font recette », obèrent lourdement le budget d'un
film. Mais ce n'est pas là le plus grand mal. Lorsqu'un metteur en scène a
choisi ou s'est vu imposer une « étoile » pour interpréter le rôle principal du
scénario, il est porté, consciemment ou non, à donner à ce rôle une importance
encore plus grande. L’acteur-vedette devient le pivot du film. Au lieu de
s'incorporer à l'action, de jouer son rôle strict dans le déroulement de
l'aventure, de se soumettre à l'esprit général et à l'atmosphère du film, il
oblige celui-ci, par sa seule présence, à se construire autour de lui, en
fonction de lui. Le metteur en scène, qu'il le veuille ou non, qu'il s'en rende
compte ou non, néglige, au profit de la star, les rôles secondaires la
figuration, l'atmosphère. La popularité, le talent de la vedette deviennent les
éléments essentiels de succès de l’œuvre qu'il construit. Il fera tout pour
favoriser l'épanouissement de cette personnalité prestigieuse. Et il
n'éprouvera plus, en conséquence, le besoin d'accumuler les petites observations,
de soigner les détails, de rechercher les gags purement cinématographiques,
matériaux dont il se fût préoccupé s'il n'avait pas compté sur cette poutre
maîtresse.
Ainsi
le film construit autour d'une vedette, et bien souvent pour une vedette, devient-il une sorte d'exhibition, qui ne manque
pas toujours d'intérêt, mais qui cloue le cinéma dans l'immobilité.
En
réalité, la plupart des metteurs en scène attachent beaucoup trop d'importance
à la personnalité des acteurs. C'est qu'ils comptent sur le talent de leurs
interprètes pour remplacer celui qui leur manque. L'acteur, au cinéma, est une
matière première. Sa principale qualité doit être la passivité, la soumission
totale aux ordres de l'auteur.
Devant
la caméra, il n'est qu'un insecte sous le microscope. L'auteur le retourne, à
gauche, à droite, sur le ventre, les pattes en l'air, pendant que les rayons
lumineux fouillent sa chair et son sang. C'est l’auteur, toujours, qui sait
quelles attitudes il doit prendre, à quelle vitesse il doit parler, courir,
mourir, pour s'intégrer dans le mouvement général du film, s'accorder avec
l'atmosphère, permettre aux autres acteurs de paraître et de vivre à côté de
lui.
Chaque
scène jouée à part, la finale avant la première, aujourd'hui après demain, la
noce après le divorce, le suicide avant l'amour, chaque scène séparée devient
une pièce de la mosaïque finale dont le metteur en scène est le seul bâtisseur,
dont il possède seul dans son imagination l'image complète.
Le talent
de l’acteur doit donc s'épanouir dans le cadre strict des indications qui lui
sont données. Et ce qu’on lui demande, ce n'est pas de jouer, mais de vivre. La
caméra est une impitoyable fouilleuse. Elle ne s'arrête pas à la grimace, elle
brise les masques, elle va profondément chercher l'humain.
Le
plus grand acteur de cinéma est celui qui oublie qu'il est acteur, qui oublie
son talent, son habileté et tous ses trucs, pour laisser monter à la surface de
sa peau la vie simple et nue. Alors que sur les planches il doit être avant
tout un homme de métier, ici il ne doit plus être qu'un homme tout court. Ce
qu'on lui demande, c'est d'exister, c'est d'être le héros, de le vivre. Le
reste est le travail du metteur en scène et de ses opérateurs. C'est à eux de
venir cueillir ces bouquets de vie pour en composer la gerbe finale. Et plus
l'acteur est riche, de sang, d'émotions intérieures, de pensées inexprimées,
plus il bouleversera les foules. Son talent, c'est la qualité de sa substance
humaine.
C'est
pourquoi tous les cabots qui ne jouent qu'avec trucs et ficelles sont si
ridicules à l'écran, c'est pourquoi l'habileté la plus intelligente y réussit
moins bien qu'un tempérament fruste mais puissant. Fresnay a mis des années à
obtenir une popularité bien minime à côté de celle que Raimu s'est taillée d'un
seul coup.
C'est
pourquoi les films sans vedettes, dont les acteurs étaient des paysans, des
soldats, des ouvriers, des gosses, directement arrachés à la vie pour être
plantés devant la caméra, ces films tels que le cinéma russe nous en montra
quelques-uns, étaient si puissamment émouvants.
Un
film dramatique, même le mieux construit, le mieux prévu dans ses moindres
détails, est toujours un documentaire. C'est au metteur en scène de construire,
d'abord dans sa tête, puis sur le plateau, le monde grouillant de vie dans
lequel il va plonger pour nous en ramener un reportage. Toute œuvre qui ne nous
donne pas cette impression de vérité n’est pas entièrement réussie. Et pour
saisir cette vérité, il convient de donner aux acteurs leur importance exacte.
On leur laisse généralement prendre trop de surface, surtout depuis qu’on leur
fait dire tant de mots. Ils ne sont qu’un élément, le plus important souvent,
mais en tout cas pas le seul, du ballet joyeux ou macabre des objets, des
décors, des hommes, des animaux, de la terre et du ciel, qui jaillit de la
caméra. Et ils doivent se montrer aussi humbles et nus, aussi simples et aussi
riches que leurs frères inanimés.
Ils sont entre les mains du metteur en
scène une des matières malléables avec lesquelles il construira son chef
d’œuvre.
Chapitre
VIII : LE METTEUR EN SCENE ET LE TRAVAIL D’EQUIPE
On s’est maintes fois demandé qui est
l’auteur véritable du film. Le scénariste ? La dialoguiste ? Le
monteur ? Le metteur en scène ?
Il serait facile de trouver des exemples
pour justifier chacune de ces prétentions. Mais si l’on se pose la question
sous cette forme différente : « Qui doit être l’auteur du film ? » il ne reste qu’une réponse
possible : « L’auteur du film doit
être le metteur en scène ».
L’auteur d’une maison n’est ni le maçon,
ni le charpentier, ni le plombier, mais l’architecte. Le metteur en scène,
comme lui, dresse le plan d’ensemble de son œuvre et commande aux différents
corps de métier qui collaborent à son édification.
Imaginons le metteur en scène idéal. Il
possède une culture littéraire et artistique assez étendue pour n'être point
l'esclave de ses réminiscences. Ce qu'il sait, il l'a digéré, assimilé. Cela
fait partie de lui-même.
Il
connaît à fond toute la technique de son de art. Ni le chef électricien, ni le
chef opérateur ni l'ingénieur du son, ni le spécialiste de la couleur, ni le
spécialiste du relief ne peuvent le prendre en défaut. Il ne croit pas à leurs
mensonges. Il sait exactement ce qu'il peut exiger de chacun d'eux.
Il
possède une grande imagination, et une vive sensibilité.
Le
metteur en scène idéal écrit lui-même son scénario, rédige lui-même le
dialogue. Il travaille plusieurs mois, peut-être un an, à concevoir l'histoire,
à la débarrasser de tout ce qui n'est pas cinématographique, à la transformer
en combinaisons d'images, de sons, de couleurs, de volumes. Son film est
entièrement prévu, au moindre détail près, lorsqu'il en commence la
réalisation. Il a commandé la musique en indiquant au compositeur à quels
endroits et de quelle façon il désirait l'entendre intervenir. Il a commandé
les décors et les costumes en donnant des directives précises pour leurs formes
et leurs couleurs. Il a choisi les acteurs sans s'inquiéter de leur notoriété,
à peine de leur talent, simplement parce qu'il les voit bien à leur place dans
son film. Il a exigé du producteur plus d'argent qu'il ne lui en faut. Cela lui
permet de travailler sans gêne et de faire des économies.
Il peut commencer son travail. Il exerce une autorité incontestée sur tous ses collaborateurs. Il sait faire taire la
vedette et la commander comme un simple figurant. Il est capable de mettre le producteur à la porte du studio. Il est non
seulement artiste, mais capitaine.
En réalité, ce metteur en scène idéal
aura de moins en moins de chances d'exister. Au temps de l'art muet, le metteur
en scène n'avait à résoudre que des problèmes visuels. Le parlant a compliqué sa tâche. La couleur et le relief
vont faire du cinéma un monde complexe. Le metteur en scène ne pourra suffire à tout. Son rôle deviendra, de plus en
plus, celui d'un chef d'équipe. Il
commandera un scénario, le travaillera en compagnie
du scénariste, du découpeur, du dialoguiste, le confiera à des collaborateurs
chargés d'accumuler des idées, des trouvailles visuelles, sonores, colorées,
dont il ne retiendra que les meilleures et celles qui répondront à l'esprit de
son film. Son rôle sera, d'abord de commander du travail à ses collaborateurs,
peintres, poètes, romanciers, architectes, costumiers, musiciens, en leur
donnant des instructions précises, ensuite de choisir, enfin de diriger. Les
prises de vue achevées, il procédera lui-même au montage, sacrifiera tout ou
partie de certaines scènes, même bien venues, au rythme général au film.
Par
son goût, qui se manifestera dans ses instructions de travail et dans son
choix, par sa manière de diriger les opérations de réalisation du film, il aura
marqué celui-ci de sa personnalité autant que s’il avait tout fait lui-même. Mais
la réussite de son œuvre dépendra, peut-être plus encore que de son
intelligence, de son autorité. Lui, et lui seul, devra décider en denier
ressort, dans tous les domaines. Il pétrira à sa guise scénario, dialogues,
musique, couleurs, volumes ; coupera, rognera, demandera des
modifications, provoquera le jaillissement des idées, sera seul à décider de
celles qui seront finalement utilisées.
Nous
avons déjà vu d'excellents auteurs de documentaires échouer complètement dans
le domaine du grand film. Parce qu'ils avaient l'habitude de travailler
solitairement. Ils photographiaient sous tous les angles la vieille église ou
le troupeau de moutons, et procédaient à leur aise au choix et au montage des
séquences. C'étaient d'excellents photographes, des artistes de goût. Mais dès
qu’ils se trouvèrent en face du personnel déjà considérable que réclame un
simple film parlant, ils furent débordés, se laissèrent commander par la
vedette, l'opérateur, le scénariste, le maquilleur, le régisseur et le
claquette man. Ils ne réussirent même plus à faire simplement de bonnes
photographies.
Certes,
l'autorité n'est pas une qualité suffisante. Exercée par une intelligence
d'adjudant, elle ne pourra donner naissance à des chefs-d’œuvre. Mais le
metteur en scène le plus passionné de cinéma, le plus cultivé, doué du goût le
plus sûr, ne produira rien de bon s'il n'est pas capable de prendre les
décisions et d'exiger leur exécution.
Certains
ont proposé l'expression de « metteur en film », à la place de « metteur en
scène » qui est en effet impropre. En vérité, il conviendrait de remplacer
l’une et l'autre par le simple mot « auteur ». Le public - celui qui aime le
cinéma, pas celui qui le subit - dit déjà « C'est un film de Carné. C'est
un film de Clouzot », et non pas « C'est un film mis en scène par... » Il est
vrai que bien peu de metteurs en scène d'aujourd'hui méritent d’être traités en
auteurs de leurs films. Ils se contentent sans remords de faire la part limitée
du travail que leur nom indique. Ils sont engagés par le producteur pour
tourner un scénario qu'ils n'ont pas choisi, avec des acteurs qui leur sont
imposés. Ils se moquent parfaitement du résultat, ou manquent assez
d'intelligence et de goût pour être satisfaits de ce qu'ils font. Ils se hâtent
d'arriver au bout de leur travail pour pouvoir aussitôt en commencer un autre
aussi vain. L'essentiel pour eux est d'avoir, au bout de l'an, touché le plus
possible de chèques. Ce sont des gens qui exercent un métier et qu'on loue à la
tâche, comme un cireur de parquets ou un scieur de bois.
Ce
n'est pas de ces gens-là que nous voulons parler dans ce livre, qui est
consacré au Cinéma.
Chapitre
IX : POUR UN ENSEIGNEMENT DU CINEMA
Chaque civilisation possède son langage
propre. Le principal moyen d’expression de la Vieille France qui se meurt
fut la littérature. Celui de la civilisation mécanique de demain sera le
cinéma. Les machines de prise de vues, les machines transformatrices,
émettrices, réceptrices, remplaceront le stylographe. Dès que le cinéma entrera
à domicile, que la conservation du film sera assurée et sa relecture fréquente
rendue possible, les penseurs ne chercheront plus à s’exprimer avec des phrases
sèches. Ils les accompagneront d’images, de sons, de couleurs, de volumes. Ils
donneront un visage à ce que leurs prédécesseurs étaient réduits à suggérer.
Pour l’intellectuel français, cette
évolution sera lente et difficile. Il est nourri de livres, depuis des siècles
et des siècles. L'art, la vie, Dieu, lui sont enseignés en signes imprimés. Il a
pris l'habitude de connaître et juger à travers les mots que d'autres ont
choisis pour lui. Ses échanges avec le monde extérieur se font a travers cette
culture littéraire, lorsqu'il donne aussi bien que lorsqu'il reçoit. Quand il
cherche à s'exprimer par un autre moyen que la plume, il n'en reste pas moins,
avant tout, un littérateur. Si on retirait tout à coup de lui sa culture, il ne
serait plus qu'un enfant perdu.
Chacun
de nos metteurs en scène porte en lui des siècles de lettres françaises, sans
compter les latines et les grecques. Et lorsqu’il construit un film, il traduit
en images des phrases et des mots, au lieu de penser directement en séquences
visuelles. Un garçon qui a appris une langue étrangère au collège ne parvient
pas à penser dans cette langue, mais se livre au travail perpétuel du thème.
Cette
teinture littéraire, qui fait des Visiteurs
du Soir un grand poème lyrique, peut être un attrait supplémentaire pour
notre cinéma, à condition, toutefois, que le cinéma ne lui soit pas sacrifié.
Nous
pensons que le génie de notre race, de notre sol, que cette vieille culture qui
est en nous comme notre sang, peuvent s'adapter à l'art nouveau. Le cinéma
français, baigné de poésie, ou portant dans la chair ou l'esprit des
personnages le scalpel de l'analyse, peut être aussi grand et même plus grand
que le pur cinéma du Nouveau Monde. Clouzot nous l'a démontré autant que Carné.
Si
les circonstances de la paix permettent au cinéma français de vivre, il faudra
se forger l'ambition d'en faire un art inimitable par ses qualités
particulières, et que ses qualités universelles imposeront au monde.
Pour
cela, il sera nécessaire d'organiser l'enseignement du cinéma dès les premières
classes du lycée.
Les
Français d'aujourd'hui ont dépensé, et leurs fils dépensent encore une grande
partie de leur jeunesse à étudier le théâtre classique. Nous ne nierons pas
l'importance de cet enseignement. Mais il convient également de reconnaître que
le cinéma tient dans la vie d'une nation du vingtième siècle une place infiniment
plus considérable que le théâtre, et que toute littérature.
Ce
n'est pas seulement l'art de la versification ou de la construction dramatique
que les lycéens étudient en se penchant sur les pièces classiques, mais les
conflits moraux et sentimentaux qu'elles exposent. Sur les bancs du lycée, on
prétend leur montrer, en même temps que les subtilités littéraires, celles de
l'âme humaine. Ils y absorbent une théorie de la vie qu'ils devront éliminer
plus tard pour laisser la place aux enseignements de leur propre expérience. Il
ne nous appartient pas de discuter ici l’efficacité de cet enseignement. C'est
une méthode de formation individuelle. Si nous demandons qu'on y ajoute
l'enseignement du cinéma, c'est en pensant moins à l'individu qu'à la masse,
moins aux besoins personnels de l'élève, qu'aux services que la collectivité
sera appelée à lui demander.
Le
cinéma est consommé chaque semaine par chaque citoyen, à dose plus ou moins
forte. Des manœuvres, qui n'ont jamais rencontré Chimène, et qui savent à peine
signer leur nom, viennent chercher dans les salles obscures la seule nourriture
spirituelle qui leur soit accessible. On leur sert presque toujours une
abominable cuisine. On corrompt ainsi la sensibilité et l'intelligence d'un
peuple. Il faudra bien qu'un jour on pense sérieusement à ce problème. Et pour
donner au public de la nourriture de qualité, il faudra d'abord éduquer les
cuisiniers.
Cet
élément si important de la vie matérielle et intellectuelle d'une nation, le
cinéma, qui déplace chaque soir des millions d'individus, qui brasse et pétrit
toutes les consciences, ce prodigieux moyen d'action sur l'âme collective, est
complètement méprisé par notre enseignement public. Et c'est nous qui nous
donnerons l'air de faire du paradoxe en demandant qu'on lui réserve la place
qu'il mérite !
Quand
Giraudoux écrivait Ondine, quand
Anouilh écrivait Antigone, ils
avaient derrière eux des millénaires de tradition dramatique. Ils avaient
disséqué les tragédies grecques, les farces du Moyen Age. Ils s'étaient
longuement penchés sur les os et la chair des pièces de Corneille, Racine,
Molière. Ils avaient fréquenté Shakespeare, flirté avec les amoureuses de
Musset. Consciemment, et bien plus encore inconsciemment, ils utilisaient ce
qu'ils avaient appris de leurs aînés pour construire leur œuvre personnelle.
Ils avaient assimilé les règles du métier.
Le
cinéma adolescent ne connaît point de règles. Il n'a point de cervelle, les
membres lui poussent de partout. Ses auteurs se recrutent au hasard. Aucune
référence de qualité intellectuelle ou morale n'est exigée d'eux. Les
capitalistes qui financent les films ne voient dans cette opération que les
possibilités de profits. Ils portent à cette industrie le même genre d'intérêt
qu'à celle des boites de sardines ou des robinets. Le hasard et l'argent sont
les deux maîtres du monde cinématographique. Le talent doit lutter pour s'y
faire place, et bien souvent sa présence scandalise.
En
France, depuis 1940, un très léger effort a été tenté pour substituer à cette
anarchie sans grandeur un ordre dirigé. Mais cet effort était inspiré beaucoup
plus par la nécessité de restreindre, faute de moyens matériels, l'activité de
notre cinéma, que par la volonté déterminée de favoriser son essor, en qualité
et en quantité.
Ce commencement d'organisation sera
pourtant, de toute nécessité, poursuivi et développé. Les cercles
gouvernementaux finiront par découvrir l'existence du cinéma, non en tant
qu'industrie, mais comme nourriture populaire. Ils seront amenés à surveiller
la fabrication de cette nourriture, à empêcher des empoisonneurs de tenir la
queue de la poêle, à confier celle-ci à des professionnels soigneusement
éduqués.
L'enseignement
du cinéma, qu'ils se trouveront dans la nécessité d'organiser, aura pour double
but de faire connaître au public les secrets de l'art cinématographique, comme
on lui apprend ceux de la poésie ou du théâtre, et surtout de former des
auteurs de films.
On
commencera, dans les lycées et les collèges, par apprendre aux élèves à se
servir d'un appareil photo, par leur enseigner à voir la nature et les hommes à
travers l'œil de verre. Dans les classes supérieures, l'appareil photo sera
remplacé par une caméra. La composition de scénario doublera la composition
française. On traduira en langage cinématographique telle nouvelle de
Maupassant ou d'Alphonse Daudet. L'histoire de l’art et l'histoire du cinéma
seront enseignées de concert. Des projections de films caractéristiques
montreront aux jeunes gens quelle fut l'évolution du cinéma depuis sa naissance,
et quelles formes il tend à prendre demain. La physique, la chimie, la
mécanique familiariseront les élèves avec les transformations des sels des
pellicules et le fonctionnement de tous les appareils.
Le
bachot passé, le lycéen pourra, s'il le désire, se diriger vers une Faculté de
Cinéma, pour y passer sa licence. Ce diplôme sera délivré après l'obtention
d'un certain nombre de certificats de lettres et de sciences, et de certificats
spéciaux au cinéma.
Cet enseignement supérieur, qui sera
l'aboutissement et le prolongement de celui des lycées, réalisera en somme une
synthèse de notre ancienne culture, des connaissances scientifiques modernes et
de l'art nouveau.
Il ne sera pas question, au début tout au
moins, d'ouvrir une telle Faculté dans chaque Université. Une suffira, soit à
Paris, soit à proximité des studios méditerranéens, sous le grand soleil du
Midi.
Au
bout de trois ou quatre ans d'études supérieures, des concours pratiques auront
révélé les étudiants doués pour la mise en scène, ou pour telle ou telle
technique, ou les artistes de la couleur, ou les poètes du dialogue. Des
équipes se formeront dès la Faculté, dans la camaraderie des études. Elles
réaliseront des films, dont l'exploitation couvrira une partie des dépenses de
cette branche nouvelle de l'Éducation Nationale.
Ces
jeunes artistes, intelligents, cultivés, sèvè ement triés par cette sélection
qui aura commencé dès la sixième, recevront enfin le diplôme sans lequel nul
n’aura le droit de travailler dans le monde du cinéma. Les plus timorés, les
éternels aspirants fonctionnaires, iront à leur tour apprendre aux jeunes gens
les merveilles du septième art. Ainsi se fermera le cycle.
Tel est notre plan. Il en surgira
d’autres. Ils ne feront que confirmer la nécessité de cette réforme.
Chapitre
X : LE CINEMA TOTAL ART POPULAIRE
Au commencement, les arts furent au
service des Dieux. Une fresque égyptienne, le tableau d’un primitif italien,
une vénus grecque pré-classique présentaient à la masse des images adorables,
et aux initiés les symboles figurés des vérités dont ils avaient connaissance.
Architecture, sculpture, danse, peinture, musique, poésie, n’avaient d’autre
but que d’aider l’homme à se rapprocher de la divinité. L’artiste, anonyme, ne
se considérait pas comme un surhomme, mais comme un serviteur de Dieu et de ses
frères. Ainsi l’œuvre d’art possédait-elle une signification aussi bien pour le
berger qui apportait son agneau à la déesse, que pour le grand-prêtre savant
qui versait le sang de l’hostie sur les pieds de marbre.
A mesure que les civilisations mûrissent,
la foi se perd, et l'on attache davantage d'importance au sujet traité par
l'artiste qu'au message qu'il a été chargé de traduire. L'image, la mélodie, le
ravissant petit temple sont appréciés finement par les prêtres devenus
sceptiques. Puis les arts rompent les chaînes qui les attachent au sanctuaire.
L'artiste met la Beauté à la place de Dieu. Il ne sait même plus que son
chef-d'œuvre devrait avoir une signification spirituelle. Il cherche seulement
à le rapprocher le plus possible de la perfection formelle. La grande foule
commence à se désintéresser de ces tableaux, de ces statues, vers lesquels ne
l'attirent plus l'amour ou les obligations rituelles. Elle n'en comprend
d'ailleurs pas toujours le sens. L'artiste, n'ayant plus le souci de rester
compréhensible à la foule, passionné par les mille problèmes techniques de son
art, finit par faire passer au second plan le sujet lui-même et ne se préoccupe
plus que des moyens d'expression. Ainsi l’œuvre d'art, ayant perdu d'abord son
sens spirituel, puis toute signification matérielle, devient la solution d'un
problème purement intellectuel. La comprennent l'artiste lui-même et quelques
adeptes qui ont longuement étudié la vie, l'hérédité, la culture, les
habitudes, les goûts et les tics de son auteur. Nous sommes alors à l'époque de
l'art pour l'art, dans lequel les naïfs voient le sommet des difficultés, alors
qu'il permet au contraire toutes les facilités à l'artiste, qui libéré de toute
discipline n'obéit plus qu’à sa propre conception de la beauté.
Ayant
ainsi coupé toutes leurs racines, les arts traditionnels sont-ils menacés de
périr ? Regardons autour de nous : l'architecture n'est plus, la sculpture n'a qu'un
représentant tous les quatre siècles, la peinture restreint jusqu'à l'intimité
le cercle des connaisseurs, la poésie est partout sauf dans les vers des
poètes...
Cependant
la foule, dédaignée par les gens de talent qui n'ont point voulu s'astreindre à
l'obligation de s'ouvrir un chemin vers elle, est devenue la proie des peintres
de chromo, des sculpteurs de guimauve et des chanteurs de charme. Les bourgeois
éclairés se paient des bronzes de cheminée, des cadres lourds autour de
portraits académiques et un pick-up de dix-huit lampes pour rejouer Faust.
C'est
le moment où le cinéma naît. Le cinéma est fait pour la foule, pour la plus
immense foule qu'un auteur puisse rêver. Mais est-il un art ?
Pour
faire un film, il faut de l'argent et des techniciens. Pour faire un grand
film, il faut, en plus, un artiste, ou des artistes. Le reste, scénario,
acteurs, n'est que secondaire.
Le cinéma est donc une industrie par les
capitaux qu'il brasse, un métier, par les connaissances techniques qu'il exige
des réalisateurs, et, quelquefois, de surplus, par l’heureuse rencontre de
circonstances très exceptionnelles, un art.
Le film parlant coûte beaucoup plus cher
à réaliser que le film muet. Le film en couleur coûte beaucoup plus cher que le
film gris. Le film total coûtera beaucoup plus cher que le film en couleurs.
Pour que cet argent ne soit pas perdu, le film devra s'adresser à un public de
plus en plus vaste. Le temps du cinéma désintéressé est fini. L'art pour l'art
n'est plus possible. Le créateur le plus audacieux devra serrer ses audaces
dans le corset de fer de cette discipline : plaire à la foule. C'est ainsi
qu'il réussira de vrais chefs-d'œuvre.
Un
livre choisit ses lecteurs, un tableau se laisse admirer par quelques amoureux
venus jusqu'à lui, le théâtre est la distraction de la bourgeoisie des
capitales. Le cinéma s'impose au peuple dans son entier.
La
foule qu'un film rassemble au cours de sa carrière réunit côte à côte ces
lettrés, ces amateurs éclairés, ces bourgeois, et aussi des ouvriers, des paysans,
des militaires, des femmes de ménage sentimentales, des prétentieux, des naïfs,
des intelligents, des abrutis, des secs et des tendres, des jeunes et des
vieilles filles, des Blancs, des Noirs, des Jaunes. Toutes les sortes d'hommes,
en quantités importantes.
Ces hommes diffèrent d'éducation et de
culture, diffèrent par l'esprit. Mais leurs sensibilités se ressemblent et
leurs sens sont identiques.
Le
cinéma d'aujourd'hui, notre cinéma embryon, est un cinéma émotionnel, qui
provoque chez tous les spectateurs, par des moyens éprouvés, des réflexes
prévus. La mort de Garbo fait pleurer l'académicien, le nègre de Chicago, et
Al. Capone et Margot. Et Charlot les fait rire.
Le
cinéma total ajoutera, à cette action sur la sensibilité, une action sur les
sens.
L’œuvre
d’art nous touche à la fois par la joie qu'elle offre à certains de nos sens,
par l'émotion qu'elle provoque en nous et par le plaisir intellectuel que nous
éprouvons à détailler sa perfection.
Le
cinéma, dans son vaste public, ne peut toucher l'esprit des gens qui n'en ont
point. Mais il peut agir sur ceux-ci par leurs nerfs et par leur chair,
émouvoir de la même façon les hommes cultivés, qui sont de même pâte, et, de
plus, plaire à ces derniers par sa qualité.
Rien
n'est grand qui ne puisse être à la fois apprécié du nombre et de l'élite,
chacun ayant pour cela ses raisons.
Le
Parthénon ou Notre-Dame écrasent de leur beauté indiscutable la brute la plus
obtuse autant que l'esthète le plus pointu. L'esthète raisonne sa joie, le
simple se contente de l'éprouver. Les films de demain seront grands comme des
cathédrales. Ils garniront la tête du pauvre d'esprit en passant par le cœur et
les sens. Ils lui rendront le sentiment de la beauté, qu'il a perdu dans la
fréquentation des objets manufacturés, des meubles de série, des imageries des
magazines, de la radio et des salles obscures. Encore est-ce la radio bêlante,
est-ce le cinéma idiot, qui l’ont le moins abîmé. Car il peut y avoir un moment
de beauté dans la chanson la plus stupide, et les yeux de Valentino versaient
le rêve à toutes les femmes du monde. Mais c’est un avilissement de tous les
instants de vivre en compagnie d’un buffet Henri II.
Le cinéma total ne remplacera pas les
arts traditionnels. Il leur donnera une vigueur nouvelle, en les nourrissant du
sang retrouvé de la foule. Le peintre, le sculpteur, le musicien, l’architecte,
le poète, qui collaboreront au film de demain, seront plongés dans une vie
tumultueuse, exaltante, et ne penseront plus à s’enfermer, pour s’y dessécher,
dans la pièce la plus nue de leur tour d’ivoire. Ils planteront dans la cité
des œuvres vigoureuses. Les statuts retrouveront leur place dans la rue, la
peinture sur les murs des palais.
Le metteur en scène, pour un moment
caporal de ces génies, mettra à leur service les ressources de l’industrie et
de ses progrès ininterrompus, et la science de mille techniciens.
L’univers infiniment grand et infiniment
petit, le visible et l’inimaginable, les morts et les vivants, le ciel et ses
soleils, la terre et ses abîmes, et l’homme triomphant ou vaincu, obéissant aux
mains magiques des artistes, composeront une symphonie prodigieuse, un
tourbillonnant ballet de couleurs, de volumes et de sons, un fleuve roulant de
beauté, auquel s’abreuveront les peuples.
TABLE DES MATIERES
pages
Vers le cinéma
total................................................................................ 9
Le cinéma
sonore.................................................................................... 17
Le cinéma en couleurs............................................................................. 37
Le cinéma en
relief.................................................................................. 47
Le cinéma et les
ondes............................................................................ 55
Le cinéma et
l’homme............................................................................. 67
Le cinéma et
l’acteur............................................................................... 75
Le metteur en scène et le travail
d’équipe................................................ 87
Pour un enseignement du
cinéma............................................................. 93
Le cinéma total, art
populaire...................................................................
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Achevé d’imprimer le vingt juillet mil
neuf cent quarante-quatre sur les presses de l’imprimerie Chaix, à Paris
C.O.L. 31.3657
Autorisation n° 28.838
Dépôt légal : 3e
trimestre 1944
Imprimeur n° 4043 - 7 - 44
Editeur n° 169